Saint-Sébastien à l'Arsenal

Le nouveau look d’un martyre du Bas-Empire




C’était le grand retour à Metz de Michel Tabachnik, que l’on avait entendu diriger pour la dernière fois, avant ses turbulents avatars, la création mondiale de sa pièce inter-galaxique Le Pacte des Onze, dans le cadre des Rencontres de Musique contemporaine. C’était le 21 novembre 1986, à l’ancien Palais des Sports. Il avait engagé les gros moyens pour décrire l’espace visionnaire d’un zodiaque supposé, faisant parler les étoiles de cette partition titanesque et trans-temporelle. Les grands espaces lui convenant à merveille, Le Martyre de Saint-Sébastien de Debussy lui offrait l’opportunité d’une relecture, scéniquement modernisée, de ce héros du Bas-Empire romain. Et qui n’avait plus rien à voir avec l’oratorio éponyme qu’avait dirigé en décembre 2003 en ce même Arsenal, cet autre champion de la Philharmonie de Lorraine, Emmanuel Krivine, qui, avec son Orchestre de Luxembourg au format 90, proposait, a contrario, un mysticisme tempéré à la fois contemplatif, hiératique et sensuel.
Dire que ce Martyre fut un calvaire, depuis sa création de 1911, est un doux euphémisme. Ses quatre heures d’horloge avaient fait dire au critique que « Saint-Sébastien était la Sainte Barbe ! », l’archevêque de Paris ayant mis l’œuvre à l’index parce que l’affriolante danseuse russe Ida Rubinstein incarnait le bic et boc, et que la partition, écrite avec André Caplet (la musicologie moderne l’a confirmé) ressemblait au Parsifal de Wagner, avec un « orchestre bien immense pour quelques pets !», a-t-on écrit.

DES TAGS À LA PLACE DES FLÈCHES

Last but not least. Comme la mode, c’est chouette parce qu’elle se démode, celle du moment consiste à scénariser, à tout-va, les oratorios, pour mieux enfumer la musique sans doute. Dans la présente mise en scène (Clarac-Deloeil), aussi impeccablement élaborée que pusillanime, l’ordonnancement de l’espace était assez complexe, les acteurs et solistes évoluant dans des fauteuils design et sur un lit de fer, sur un plateau surélevé derrière l’orchestre au sol, un voilage transparent accueillant les projections vidéos d’un Sébastien en divin éphèbe, se laissant taguer au lieu de recevoir les flèches qui étaient lancées à ce chef des archers, défenseur du Christ. Derrière, dissimulé dans l’ombre, le chœur semblait plongé dans les limbes, et en déphasage avec la masse orchestrale (à 85), cependant bien conduite. Les acteurs avaient des micros pour dire leurs textes repatinés de d’Annunzio et de Pasolini, et comme on sait que l’Arsenal n’est pas fait pour le théâtre, les conversations intimes étaient inaudibles et les éclats de voix faisaient hurler les haut-parleurs. Clins d’œil ? C’était rigolo de voir défiler sur écran télé, les têtes des divinités antiques, et l’on s’est posé la question de savoir pourquoi la tondeuse à gazon (qui, parait-il, fonctionnait) était au premier plan. Alors, bonjour la concentration. Bravo à l’art total, mais il a aussi ses revers et le moins que l’on puisse dire c’est que l’émotion ressentie était proche du zéro. L’opération « du saint esprit », faisait vaguement penser à la traîtrise du Messie de Haendel, odieusement convivialisée dernièrement autour d’un cercueil à Nancy. Tout cela pour ça ? Saint-Sébastien, priez pour nous.

Georges MASSON


Cette production réunissait, sous la baguette de Michel Tabachnick, le Brussels Philharmonic, le Chœur de la Radio flamande, et le Chœur symphonique Octopus, dans le cadre de concerts donnés successivement à  Paris, Gand, Bruxelles et Metz. Celui du 31 janvier 2012, donné à la Cité de la Musique, sera diffusé prochainement sur Arte.

On peut, d’ores et déjà le visionner en cliquant sur ce lien.