Ivan Fischer et Budapest

Budapest enflamme Bruckner


En avril 2005, Ivan Fischer et ses soixante-quinze musiciens de l’Orchestre du Festival de Budapest suscitaient, à L’Arsenal, des levées de lyres avec ses flambées tziganisantes, avant sa Première de Brahms, et selon un dispositif d’ensemble surprenant et typique des formations de l’Est. Au concert de ce 6 mars, on passait à la pointure supérieure, au format quatre-vintg-dix, avec la monumentale Septième symphonie de Bruckner. À nouveau, le chef distribua ses premiers violons à la gauche de son estrade, les seconds à sa droite, ce qui est assez périlleux, mettant ses violoncelles en ventre, tandis que les huit contrebasses étaient alignées en fond de scène. Il offrait, par ailleurs, aux cordes, un vaste espace au sol, ce qui permit au quatuor, très aéré, de valoriser opulence et relief. Si bien que les vingt-trois vents, sur deux rangs, étaient pris en sandwich et, ce qui est particulièrement remarquable, il n’y eut quasiment pas de césure entre l’harmonie et les pupitres d’archets, la fusion des timbres d’ensemble étant assez surprenante, comme si le flux sonore roulait en continu.


DE FABULEUX CONTRASTES

Avec cet outil ainsi forgé, le chef, en queue de pie et sans effet de manche, construit, de sa sobre gestique, une œuvre au plan équilibré, avec cette vision d’ensemble dont il dessine l’architectonique avec clarté et dans le détail. Sa vision n’est pas de celles que pouvaient avoir les chefs historiques au romantisme tourmenté, voire échevelé, frisant la démesure. Or, on a l’impression qu’il va y sombrer. Toutefois, ce perfectionniste ne tombe pas dans le piège du narcissisme que Karajan, en particulier, pouvait nourrir, ni le goût de la surbrillance et de l’extraversion. Il marque ainsi son territoire dès l’Allegro, socle fondateur, dont la noble gravité des cordes fait déjà frissonner, et qui, comme chacun des autres mouvements, sera très structuré, mettant en exergue une conception qui se rapprocherait le mieux de la pensée du compositeur. Il alterne en permanence ses houles d’orchestre dont l’intensité frise l’hyperbole et ses légatos étales et fondus dans les nuances pianissimes d’un horizon dégagé. Or, la puissance, intelligemment orientée, ne débouche pas sur l’éclat d’un métal forgé et rêche, ce qui est parfois le tropisme des grandes formations de ces contrées, mais parvient à en faire une matière au service de l’expression. On constatera par ailleurs, que la charge émotionnelle de l’Adagio découle de la plus large nuanciation des cordes aux forces contenues, leur moelleuse texture montant aux scintillants aigus. Un sommet de l’exécution. En ce sens, il s’inspire un peu de Karl Böhm qui accentuait les contrastes jusqu’à l’extrême. Au Scherzo, pareillement, il joue sur les antipodes entre fortissimos et triple « p ». On eut aimé une traduction rythmique moins robuste, et sa peinture, moins à fresques. Là, c’est le tropisme wagnérien qui apparait, tout comme au Finale, quasi-herculéen. Ce monument est, en général, calé par les chefs sur soixante-trois à soixante-cinq minutes. Ici, Yvan Fischer le couvre sur cinquante-neuf et demie. On peut se l’expliquer par le fait qu’il a tendance à booster l’Adagio que Bruckner voulait « très lent ». Sidérant en tout cas.

Un mot sur la Cantate 105 de Bach qui semblait peu en rapport avec Bruckner, d’autant qu’elle était jouée à petit effectif baroque et que le conducteur, au clavecin excentré, ne pouvait guère assurer la cohésion des instruments et du quatuor vocal. De plus, le baryton, correct oratorien, ne pouvait compenser la soprane en contre-emploi et le ténor haché. Mais le Cantor de Leipzig était, dans le concert, plutôt une figure de symbole auquel les Budapest rendaient hommage en lui consacrant leur bis, un choral transcrit pour les vingt-trois vents. Un concert qui, cependant, marquera les annales.

 

Georges MASSON