Kathleen Ferrier (1912-1953)

Le centenaire de la naissance de Kathleen Ferrier


kf.jpgDocument EMI

« La chose la plus importante qui me soit arrivée dans ma vie de musicien est d’avoir rencontré Kathleen Ferrier et Gustav Mahler – dans cet ordre », écrivait le chef d’orchestre Bruno Walter, au lendemain de la mort de la cantatrice anglaise, emportée le 8 octobre 1953, par un cancer du sein. Elle avait eu 41 ans le 22 avril de la même année. L’hommage n’est pas mince quand on sait les liens profonds qui liaient le compositeur autrichien à celui qui allait devenir l’un de ses meilleurs interprètes, à une époque où la musique de Mahler restait encore largement incomprise. Ce sera justement pour enregistrer deux de ses œuvres -Das Lied der Erde et les Rückert-Lieder-, que Kathleen Ferrier et Bruno Walter, se retrouvent, pour la dernière fois, en mai 1952, avec l'Orchestre philarmonique de Vienne. Malgré les grandes souffrances de l’interprète, qui subissait alors un lourd traitement, ces disques constituent un témoignage insurpassé sur l’art du contralto, dont le timbre unique traduit, à la perfection, l’atmosphère poignante si caractéristique de l’univers mahlérien.

Les débuts

Après avoir gagné plusieurs concours de pianistes amateurs, tout en travaillant comme téléphoniste, elle commence à étudier le chant, à l’âge de 20 ans et se produit pour des concerts de musique, essentiellement populaire, notamment à la radio. En 1939, alors qu’elle chante, au Festival de Carlisle, un lied de Richard Strauss, elle attire l’attention de J.E. Hutchinson, professeur de musique renommé, et devient son élève. Il lui conseille de se tourner vers Bach, Haendel, Brahms. Pendant la guerre, elle participe à de nombreux concerts, en particulier à destination des troupes. C’est ainsi qu’elle rencontre le chef Malcom Sargent qui favorise ses débuts à Londres, fin 1942. A la suite d’un concert avec le baryton Roy Henderson, Kathleen Ferrier sollicite ses conseils. Il sera son professeur de chant jusqu’à la fin. D’après lui, le « timbre chaud et sonore » du contralto était dû, d’abord, à une particularité physique exceptionnelle : « on aurait pu lancer une pomme d'une bonne taille au fond de sa gorge sans qu'elle rencontre d'obstacle ». Mais son talent venait surtout de son acharnement au travail, de sa sincérité et de sa force de caractère. C’est lorsqu’elle chante le Messie de Haendel, à Westminster, avec Peter Pears, que Ferrier commence à devenir une vedette nationale, grâce aux nombreux engagements radiophoniques que lui vaut cette prestation et à l’intérêt qu’elle suscite chez Benjamin Britten. Ce compositeur lui offre de créer le rôle titre de son Rape of Lucretia, donné au premier festival de Glyndebourne d’après-guerre, en 1946. Entre temps, elle enregistre, accompagnée par Gérald Moore, un disque d’essai pour la Columbia (EMI). Mais, à cause de sa mésentente avec le producteur, Walter Legge, elle passe chez Decca.

La consécration

En 1944, la cantatrice rencontre Sir John Barbirolli qui deviendra un ami intime comme un accompagnateur régulier. Elle fait ses débuts aux Proms en 1945 en chantant l'air des adieux de l'opéra La Pucelle d’Orléans de Tchaïkovski. Elle n’aime pas particulièrement chanter l’opéra, même si le rôle de Lucrèce lui vaut un succès personnel et un contrat aux Pays-Bas. Elle retourne, en 1947, à Glyndebourne pour chanter le rôle titre de l’Orphée et Eurydice de Gluck. Ce sera un rôle emblématique pour elle. C’est alors que le directeur général du festival, Rudolf Bing, la recommande à Bruno Walter pour interpréter Das Lied von der Erde de Mahler, au Festival international d’Edimbourg de 1947. Ils donneront ensemble le même programme à New-York, au mois de janvier suivant, devant la veuve du compositeur, Alma Mahler.

Pendant la période 1948-1951, Kathleen Ferrier retourne deux fois aux Etats-Unis, parcourt l’Europe (Grande-Bretagne, Pays-Bas, Autriche, Suisse, Italie). A Vienne, elle participe, avec Elisabeth Schwarzkopf, à la Messe en si mineur de Bach sous la direction d’Herbert von Karajan.

Les derniers mois

C’est en février 1951, que la cantatrice doit subir une mastectomie. Elle reprend ses activités entre deux séjours à l’hôpital et des séances de radiothérapie. Elle refuse certains traitements par crainte de perdre sa voix. En 1952, elle participe à son septième Festival d’Edimbourg et fait une tournée pour lever des fonds pour l’English Opera Group. Elle réalise quelques enregistrements avec Bruno Walter et Sir Adrian Boult et chante son dernier Messie, à Noël 1952, pour la BBC. Le 1er janvier 1953, elle est promue commandeur de l’ordre de l’Empire britannique. Le 3 février commencent les représentations en anglais d’Orphée et Eurydice au Royal Opera House, sous la direction de Sir John Barbirolli. Elle n’ira pas plus loin que la seconde représentation, au cours de laquelle son fémur gauche se désintègre en partie. Elle trouve la force de terminer sa prestation mais, malgré deux autres opérations pour enrayer les progrès de son mal, elle meurt le 8 octobre 1953. L’évêque, dans son éloge funèbre, déclara qu’elle « semblait apporter à notre monde l'éclat d'un autre monde ». Le journaliste Rupert Christiansen, explique le rayonnement exceptionnel de Kathleen Ferrier par sa parfaite adéquation avec son époque : « une chanteuse de son temps et pour son temps, un temps de deuil et de lassitude, de dignité nationale et de croyance dans la noblesse humaine. » D’où son art « droit, austère, simple, fondamental et sincère ».

L’héritage

La maladie explique son répertoire relativement limité, certains projets n’ayant pu voir le jour. L’invitation du Festival de Bayreuth pour chanter le rôle de Brangäne dans le Tristan und Isolde de 1952, n’a pu être honorée. Devait suivre Erda dans L’Anneau du Nibelung.

Pour célébrer le centenaire de la naissance de Kathleen Ferrier, EMI et Decca publient chacun un coffret d’enregistrements, studio et publics, qui couvrent l’ensemble du répertoire du contralto. Ces interprétations restent encore des modèles de perfection technique et de vérité humaine. Son souvenir, resté vif chez tous les mélomanes, se perpétue en Grande-Bretagne, grâce à deux fondations : peu après son décès, plusieurs de ses amis, à l’instigation de Sir John Barbirolli et de Bruno Walter, ont créé un fonds Kathleen Ferrier pour la recherche sur le cancer, qui existe toujours. Le Kathleen Ferrier Memorial Scholarship encourage les jeunes chanteurs du Royaume-Uni et du Commonwealth, ou tout étranger étudiant sur le sol britannique, en décernant, grâce à de généreux donateurs, un prix annuel. Bryn Terfel figure parmi les plus célèbres lauréats (1989). En février 2012, Kathleen Ferrier a fait partie, avec Frederic Delius, des dix Britanniques éminents que la Royal Mail a honorés par la publication d’une série de timbres


Danielle Pister