Ultimes chorégraphies

LE MAÎTRE DE BALLET DE L’OPÉRA-THÉÂTRE DE METZ TIRE SA RÉVÉRENCE

Les métamorphoses chorégraphiques de Patrick Salliot


Tous ceux qui ont suivi, depuis plus de trente ans, les étapes du danseur Patrick Salliot, le maître de ballet de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole, ont pu dresser le bilan de celui qui fut aussi chorégraphe et qui a tiré, le 17 juin 2012, sa révérence devant un parterre de fans et de disciples, et non sans un petit serrement de cœur. Étonnant parcours que celui qui avait lancé alors, l’Ensemble Chorégraphique du Théâtre. Au tout début, il avait voulu se situer dans le mouvement de son époque, allant même au-delà de la ligne de mire d’un Roland Petit, dans la troupe duquel il était soliste. Il avait souhaité faire jeu égal avec la création contemporaine d’alors, fasciné par Béjart. Mais hélas, on ne lui a pas rendu la tâche facile. Pas de budget, un maigre effectif, décors inexistants, lumières minimalistes… Il s’était attaqué à Stockhausen, à Dutilleux, à d’autres encore. Mais le public n’était guère préparé à ces spectacles à la spartiate. Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard que s’ouvrirent devant lui les pistes de Terpsichore. Avec des moyens plus substantiels, il put ainsi étoffer ses programmes en s’orientant vers les ballets du grand répertoire, ce que les passionnés du genre attendaient d’ailleurs. Il y eut des séances mémorables, et jusqu’aux plus populaires dont celles, plus tardives de Zorba le Grec.

RETOUR AUX FONDAMENTAUX

En fait, Patrick Salliot revenait avec le grand XIXe siècle, aux fondamentaux des entrechats et déboulés de la danse classique et surtout romantique, dans laquelle il fit ses premiers jetés-battus. Et c’est dans cette même optique qu’il articula sa séance d’adieu où il développa, avec ses quelque vingt danseurs dont de nouvelles recrues, la gestuelle qui lui est et qui leur est familière, en y ajoutant sa touche personnelle. Encore que la troupe avait, il y a quelques mois, bien assimilé la revisitation que Christophe Béranger opéra des Tchaïkovsky, Barber et Stravinsky, selon une technique moderne sans toutefois chasser sur les terres de la « contemporaine ».

L’incontournable Roméo et Juliette de Prokofiev ouvrait le bal avec trois extraits bien cadrés sur un fond azuréen de tenture avant de virer au mauve, et mettant en valeur le duo de solistes Timothée Bouloy et Aurélie Garros dans les rôles-titres. Les danseurs avaient un atout majeur avec eux, celui d’être accompagnés, dans la fosse, par l’Orchestre National de Lorraine, dont Jacques Mercier ajusta les nuances un peu plus couvertes et retenues que celles qu’il avait déployées dans la restitution symphonique de ces œuvres rayonnant à L’Arsenal. Les trois extraits de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel (on eût aimé le ballet tout entier) furent interprétés selon une gestuelle plus proche des chorégraphies que Patrick Salliot avait finement stylisées un peu dans l’esprit de Fokine et dans le sillage balanchinien. Les solistes nouveaux, Gleb Yamenkov et Solène Burel, respirant la jeunesse, évoluaient dans cette atmosphère vaporeuse, avec souplesse et légèreté et une remarquable précision d’ensemble.

Mais le clou du spectacle fut, bien sûr, le drame chorégraphique Shéhérazade de Rimsky-Korsakov, (en ballet intégral cette fois), et dans lequel son concepteur s’est donné à fond dans la typologie des personnages comme dans les ensembles évoluant selon une esthétique tout en harmonie. Sur fond de scène rosâtre, les vastes draperies vultueuses et gonflables enveloppant les personnages puis les libérant, créaient cette ambiance des Mille et une nuits, dans un décor subtil et dépouillé, finement orientalisant. Dans ce ballet à programme, le chorégraphe y déploya toutes sortes de figures de style, résultant aussi d’un travail gestuel et d’un équilibre bien réglé des mouvements, lascifs, pittoresques, et très fluides dans les variations ondoyantes. La soirée tout entière fut d’ailleurs basée sur une stylistique parfaitement étudiée. Toutes les étoiles de la compagnie ont brillé. Et puis, il y eut cette interprétation orchestrale que Jacques Mercier a particulièrement soignée et dont le konzertmeister, Denis Clavier, tenait la fabuleuse partie de violon du soliste. Pour Patrick Salliot, ce fut un des tops de sa carrière.

 

Georges MASSON