Philharmonie de Sarrebrück

Orchestre impétueux, soliste translucide


Décidément, les inébranlables fondements classiques de la culture d’orchestre en Outre-Rhin s’émancipent. Et la venue, à L’Arsenal de Metz, du Deutsche Radio Philharmonie de Sarrebrück-Kaiserslautern, régulièrement invité par l’Orchestre National de Lorraine, en a fourni la preuve. Jusqu’alors, Christoph Poppen, à la conduite mesurée, sans avoir toujours l’étincelle du génie, était respectueusement arrimé aux fondamentaux de la tradition allemande. C’est vers une tout autre perspective que son successeur, le Londonien Karel Mark Chichon, aiguillonne ses troupes, encerclant robustement les pupitres de ses bras  en les faisant saillir en fusée comme il les flexibilise et les apaise dans les pianissimi. Les cordes acérées répondent à cette inclination vers une modernité qui a tendance à internationaliser le style des ensembles. Ici, Chichon s’appuie sur la discipline innée des formations germaines répondant à ses injonctions tranchées qui portent les cuivres à la stridulation et le quatuor, dont les archets ne font qu’un, à cette clarté vibratoire du timbre. 

DE L’IMMATÉRIEL A  L’HERCULÉEN

On l’observe dès l’ Egmont de Beethoven. Mais, aux antipodes, son Troisième concerto de piano réservera d’autres surprises. L’orchestre s’assagit devant la soliste qui s’éloigne des lectures romantiques et d’un Ludwig van passionné. Car Ingrid Fliter penche plutôt vers les interprétations « light » qui tendent, de leur côté, à se généraliser. Son approche n’en est pas moins fascinante. Si elle abandonne la carrure appuyée du maître de Bonn, et si elle en réveille moins le gras du cordier sur son Steinway, elle nous plonge dans cette translucidité rafraîchissante, dans un style à la confidentialité charmeuse mais inventive et d’une fine musicalité à laquelle on adhère. Elle balaie l’ivoire de ses chromatismes d’une rare limpidité et conduit son auditoire vers une espèce d’atticisme musical. Elle mène son mouvement lent sur un fil arachnéen, immatériel, comme un effleurement du clavier duquel toutes les notes coulent avec une sérénité magique. Le chef lui ménage avec bonheur ses entrées, et l’orchestre a la retenue nécessaire pour ne pas submerger sa dentelle sonore, qu’elle encadre cependant de ses francs accords finaux.

 Et on en arrive à l’impressionnante orchestration pyramidale des deux Suites (en extraits) du Roméo et Juliette de Prokofiev, si vigoureusement restituées par la phalange (au format 90 dont 60 cordes), et qui dépasse évidemment la partition du Ballet qui en est issu. Il s’en dégage un lyrisme austère et dramatique, en quasi-perpétuelle exacerbation. Cette vision prenante met en exergue l’implacable combat des Montaigus et des Capulets, que le chef porte au summum de la stridence des cuivres et de la rythmique implacable, appuyant sur cette verticalité de la plupart des thèmes portés par l’orchestre. On retiendra la motricité du quatuor assez vertigineuse à la séquence de la Mort de Tybalt. Un des sommets de la puissance orchestrale.                   

   

Georges MASSON