Messiaen à Saint-Maximin

Scintillants regards sur Olivier Messiaen


 Lors de son précédent récital de 2010 à L’Arsenal de Metz dans le cadre du  Festival  Jeunes Talents, la pianiste coréenne Yejin Gil avait fasciné son public dans le sixième numéro, Par Lui tout a été fait, extrait des Vingt Regards sur l’Enfant Jésus  d’Olivier Messiaen. Elle en a consacré neuf, cette fois, dans sa nouvelle prestation à St-Maximin dans le cadre des « Chemins d’art et de foi. » Voilà qui permet d’affiner une analyse nécessairement partielle et de l’étendre à ce parcours  global couvert en une bonne heure d’horloge, axant les stations sur le thème de Dieu, plus généralement sur le thème de l’Amour mystique, le thème en accords apparaissant sous divers éclairages au fil des neuf séquences. D’une manière générale, les fondamentaux de l’interprétation appartiennent à Yvonne Loriod qui incarnait cette musique et qui l’intégra, étant Messiaen tout entière, dans ce concept de diamant acéré et d’économie de la résonance. Et ce sont deux autres familiers de la contemporaine qui furent les plus proches de cet univers messiaenesque : Michel Béroff qui en avait sensiblement la même lecture assez arcboutée, ainsi que Pierre-Laurent Aimard, sur le plan de la clarté, de la rigueur technique et de la spiritualité. Or, si on a en tête toutes ces conceptions objectives tout en étant orantes, on s’aperçoit que la superbe vision de Roger Muraro y ajoute une touche humaniste et que d’autres pianistes récents ont une approche différemment  évolutive de cette somme.

 Ainsi, Yejin Gil,  qui  saisit par son investissement corps et âme, adopte une ligne d’approche  qui tend à s’éloigner de la <stricte observance> des techniques typiques et atypiques, d’un Messiaen très à cheval sur les rythmes non rétrogradables et les tempos rigoureux. Elle s’ouvre à un autre horizon, mais antérieur à cette modernité, qui la plonge dans l’élan romantique et la ligne expressive des phrasés pianistiques qui seraient  comme une prolongation ou un rapprochement du Franz Liszt des « Années de pèlerinage ». On y trouve toute la force du piano orchestral avec un sens assumé  de la grande forme construite. Parallèlement, elle a tout de la sérénité du  Regard du Père, de l’immaculée dilection du Regard de la Vierge, et son Par lui tout a été fait, adoptant une frappe bartokienne, délivre de lumineuses fulgurations. Idem dans ce Regard de l’Esprit de joie où les sautillements d’accords, l’exubérante scansion façon «Rag-time» et la scintillation fulgurante, comme les éclats coruscants, semblaient décuplés en raison de l’acoustique accueillante d’un édifice aux voûtes basses. Mieux encore, l’artiste libère les harmoniques de ses  grappes d’accords,  dont l’effet vibratoire  est amplifié par l’espace volumétrique du lieu et par la pédale généreusement employée. Comme un rapport au ciel ! Mais, au-delà de l’aspect d’une virtuosité rutilante, on sent, en alternance,  naître  la concentration profonde croissant tout au long du chemin sacré, puis  cette contention d’esprit sur une partition redoutable et livrée de mémoire.  A l’ultime Regard de l’Eglise d’amour et comme un récapitulé de tous les états d’être de l’interprète, on sent une joie douloureuse sous des larmes de bonheur.

 Un Messiaen étonnant.      

                                                       

 Georges MASSON