Fin de saison à l'Arsenal

Un pasticcio auquel Haendel n’aurait pas songé

 

Quel pas vient de franchir le tandem vocal Nathalie Stutzmann et Lisa Larsson depuis le Stabat Mater de Pergolèse de décembre 2009, année du lancement d’Orfeo 55 en ce même Arsenal, et ce nouveau programme Il Duello amoroso (Le Duel amoureux) enchaînant ouverture, sinfonia, ballet, mouvements de concertos, au milieu d’arias et de duos des deux cantatrices, puisés dans une dizaine d’opéras de Haendel ? La soprano suédoise, flexible et bondissante avait alors tendance à noyer sa partenaire contralto, avant de trouver un meilleur équilibre. Nettement plus consensuel sur le plan vocalo-scénique, le tandem passe mieux de l’œuvre oratorienne à ce curieux pasticcio lyrique auquel le Grand Saxon n’aurait peut-être jamais pensé. D’abord, Nathalie Stutzmann aime les confrontations. Elle l’avait démontré en début d’année, dans Castrats divas, axé sur les rivalités entre le primo uomo et la prima donna. Elle récidive ici sur le thème universel de l’amour sur lequel est basé tout le répertoire dramatique chanté. D’autre part, on peut parler d’une version semi-scénique concoctée par ses deux protagonistes, avant qu’elle soit entièrement mise en scène par la suite. En effet, elles miment le désir, la défiance, la fureur, le dépit, la douleur, la soprane se baladant à travers les pupitres de son air frivole et moqueur, avant que la fâcherie des deux les fasse quitter la salle. C’est vivant et assez bien vu, encore qu’on puisse trouver des longueurs à un sujet quand même limité. Le synopsis des trois actes de ce seria imaginaire se résume à coup de foudre, élan passionnel, suspicion, infidélité, exécration, amertume, dolorisme, puis réconciliation, tendresse et sérénité. Le final du 3e acte en chœur (les musiciens chantaient aussi), puisé dans le Giulio Cesare, « Ritorni o mai del nostro core », (Reviens à jamais dans nos cœurs), fut bissé après plusieurs rappels nourris.

MISE EN ESPACE….MISE EN SCÈNE ?

Mais revenons au début. Après l’ouverture de Serse et la sinfonia d’Arminio, on attendait le duetto de Faramondo, « Caro tu m’accendi nel mio cor » (Mon cher, tu allumes la flamme de mon cœur) où Lisa, flexible, légère, avait un peu tendance à frôler le cri dans ses aigus, tandis que Nathalie creusait ses courbes vocales en même temps qu’elle soulevait son Orfeo 55. Elle en extrapola les nuances, brassant les cordes de son ardente gestique et pulsant les pleins et les déliés. L’interprétation relève bel et bien du style néo-baroque, déployant, par le biais de l’orchestre, tout l’éventail des nuances. Elles reflètent les sentiments à vif dont la conductrice en élargit au maximum l’expression qui sera plus gravissime au fil de l’interprétation. Concernant la balance vocale, il est certain que l’éclat de la soprane est plus spectaculaire, la contralto, gagnant en profondeur expressive ce qui lui manque en matière de projection vocale. Néanmoins, son aria d’Ariodante, « Scherza infida » (L’infidèle moqueuse), avait ému la salle entière. Auparavant, on était toujours dans l’extase avec l’aria « Tutto puo donna vezzosa » (Tout ce que peut faire une femme charmante) dans le Giulio Cesare où le contralto, tout en noir, contrebalançait les éclats de sa Lisa tout en blanc. Quand, au Radamisto, où elle méprise le barbare et qu’elle le quitte, (« Barbaro partiro »), ce sont des verges vocales qui le fouettent. Au Tolomeo, Nathalie déplore ces « étoiles amères » qui la conduiront jusqu’à la prostration. Poignant. Mais c’est ensuite qu’avec Alcina, Lisa Larsson ira de son « Croyez en ma douleur » (Credete al mio dolore), sa plainte acérée parvenant à toucher l’auditeur qui lui fera, à son tour, sa plus belle ovation. Une sorte de duo des chattes assez surprenant, confirmera la réussite de cette entreprise animée entre fraîcheur et gravité. Sa mise en scène prévue serait-elle vraiment préférable à cette mise en espace vivante et spontanée ?

 

Georges MASSON