Manon de Massenet à Liège

La Manon de Liège ne prendra pas le bateau au Havre

(23 juin 2012)


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Le CLM, en cette fin de saison, a renoué avec ses sorties lyriques hors frontières que Daniel Worms, son fondateur et président d’honneur, avait initiées avec bonheur en des temps plus propices. Il avait fallu les espacer ces dernières années pour des raisons de coût.

Le spectacle proposé concernait la Manon de Massenet produite par l’Opéra de Liège. La fin des travaux de réfection de ce théâtre n’étant prévue qu’à la rentrée prochaine, c’est sous un vaste chapiteau, que les dernières représentations de la saison avaient encore lieu en ce mois de juin 2012. Le choix du CLM avait été motivé, notamment, par la prise de rôle annoncée de June Anderson dont le désistement fut connu tardivement. La curiosité était grande à l’égard de sa remplaçante.

L’ensemble des seconds rôles était tenu, fort convenablement, par des artistes belges ou par des membres du chœur de l’opéra, et les deux héros incarnés par deux chanteurs ibériques peu ou pas connus en France : Silvia Vásquez et Ismaël Jordi, d’allure juvénile et crédibles dans l’expression de la passion. La première se produisait pour la première fois à Liège, mais elle a déjà chanté, en dehors de l’Espagne, à Gand, Amsterdam, Vienne, Milan, Florence, Genève. Il faut saluer sa diction française très satisfaisante et son adéquation stylistique au chant français. Elle incarne avec sensibilité une Manon moins frivole que de coutume avec son timbre typique des voix espagnoles, plus sombre que celui des sopranos lyriques habituelles. Il est vrai que la petite robe noire dont l’affuble le costumier du début à la fin, évoque davantage, pour l’auditeur, le climat réaliste des chansons d’Édith Piaf que « la douceur de vivre » de l’Ancien Régime ! Le second, outre son pays natal, s’est fait connaître en Suisse, en Allemagne, en Autriche, en Hollande, aux Etats-Unis et dans plusieurs théâtres français (Strasbourg, Bordeaux, Toulouse, Marseille, Avignon). Il avait eu droit aux honneurs de la télévision française lorsqu’il avait repris au Châtelet, en 2006, Le Chanteur de Mexico. Son accent est plus sensible que celui de sa partenaire et sa voix a pu paraître parfois un peu métallique dans l’aigu, mais il sait nuancer son chant et fait montre d’une belle tenue vocale tout au long de sa prestation. À sa décharge, il faut dire que l’audition dans ce dispositif provisoire, sans être mauvaise, n’est pas optimale : l’absence de fosse accentue les sonorités de l’orchestre qui tend à couvrir les voix dans les forte, d’autant plus que les déplacements des protagonistes, sur une scène largement ouverte, modifient leur portée. On sera plus réservé sur le Lescaut du baryton italien Massimiliano Gagliardo dont l’articulation française reste problématique et dont ni la voix ni l’incarnation ne rendent la truculence du personnage. Il est vrai qu’engoncé dans un manteau en forme de houppelande, il ne pouvait guère se montrer primesautier. Le baryton belge Marcel Vanaud, bien connu des Français, et des Messins en particulier, incarnait un père Des Grieux convenable mais pas inoubliable.

L’Orchestre et les Chœurs de l’Opéra de Wallonie étaient menés par la baguette experte de Patrick Davin. Cet enfant du pays dirige très souvent de la musique française, en Belgique, comme en France. Il va d’ailleurs prendre la direction musicale de l’Orchestre Symphonique de Mulhouse. Il a su rendre toute la finesse de la musique de Massenet et, en faisant ressortir toute sa force lyrique, il la débarrassa de cette mièvrerie dont on accuse encore parfois le « musicien de la femme ».

Reste la mise en scène qui, suivant la mode actuelle, ne saurait respecter les données du livret. On n’a donc pas échappé aux fantaisies du metteur en scène italien Stefano Mazzonis Di Pralafera. L’action est déplacée vers un temps qui semble hésiter entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Aussi l’acte du Cours la Reine (privée de son ballet) devient une sorte de kermesse où se pressent les commères d’un quartier populaire et les femmes de mauvaise vie. On est plus proche du Café Momus de La Bohème que de l’élégante promenade fréquentée par d’opulents aristocrates. Les différents actes sont présentés comme la remémoration, par Manon, des événements qui l’ont menée là,  alors qu’elle attend son embarquement au Havre. Le décor de chacun d’eux se présente comme les pages d’un livre que l’on tourne, ce qui permet, au dénouement, quand les amants repensent aux temps heureux, de voir défiler les images du passé. Le metteur en  scène a voulu établir un lien entre la table de la prison, sur laquelle s’appuie Manon en rêvant à son histoire, et la « petite table » des amants, symboliques de sa trajectoire. Aussi, au moment de mourir, la jeune femme quitte la première pour se coucher sur la seconde en s’enroulant dans la nappe, devenue linceul. Cela donne plus à rire qu’à pleurer…

Mais le public n’a pas ménagé ses applaudissements à ce spectacle qui reste de qualité, grâce à ses deux principaux interprètes et à l’intelligence musicale de son chef.

Une expérience qu’on renouvellera volontiers.

 

Danielle Pister