Les Huguenots à Strasborg

Les Huguenots à l'Opéra National du Rhin


Le dimanche 18 mars, l'Opéra National du Rhin donnait la deuxième représentation du grand opéra français en 5 actes, sur un livret d'Eugène Scribe et Emile Deschamps, Les Huguenots, de Giacomo Meyerbeer, créé le 29 février 1836, Salle le Peletier à Paris. Il s’agit d’une coproduction de l’Opéra du Rhin avec le Théâtre de la Monnaie de Bruxelles, où fut donné, en juin 2011, la première de cette réalisation, mise en scène par le Français Olivier Py, avec deux distributions alternatives, sous la direction du chef Marc Minkowski. Pour cette reprise, qui s’appuie sur une nouvelle édition critique de Milan Pospidi et Olivier Jacob, publiée chez Ricordi, le chef italien Daniele Callegari dirigeait une distribution globalement renouvelée. L'assistant d'Olivier Py, Daniel Izzo, assurait la mise en place de l’ensemble. La version donnée à Strasbourg dure 4h40, y compris les entractes situés après les deuxième et troisième actes.

Peu joués aujourd’hui, Les Huguenots sont connus, avant tout, par l'enregistrement de Richard Bonynge, dont la distribution peu adéquate, excepté le Saint-Bris de Gabriel Bacquier, rend l'œuvre peu passionnante et souligne ses longueurs. Sur scène, et dans cette mise en scène, avec la direction du chef et cette distribution, l'œuvre apparaît beaucoup plus intéressante, voire même captivante par moments.

Olivier Py, avec le concours de Pierre André-Weitz pour les décors, les costumes et les maquillages, offre une production intelligente, d'une grande lisibilité, avec une direction d'acteurs pertinente. Les scènes de nu -orgie du premier acte, bains au deuxièle acte et ballet au troisième acte-, pour une fois, ne paraissent pas gratuites. Elles sont même très esthétiques et sans aucune vulgarité. Le dispositif scénique monumental, avec les panneaux coulissants, comme le jeu des lumières portent la marque des productions habituelles d'Olivier Py. Ils détournent un peu l'attention du spectateur. Le décor, réduit parfois seulement à quelques objets symboliques (croix très utilisée, table, etc. ...) est une des réussites de cette production. La distinction entre les protestants et les catholiques se fait par la couleur de leur tenue. Catherine de Médicis et Henri de Navarre, futur Henri IV, apparaissent sur scène, notamment la première, pour unir Valentine et Nevers au troisième acte et, au quatrième cte, pendant la conjuration des Poignards qui décide l’extermination de tous les Huguenots. Cette présence rappelle le rôle, tristement célèbre, dans ces évènements tragique, qu’une certaine tradition historique attribue à cette reine. Par ailleurs, elle mange avec ses doigts un poulet, pendant cette scène, pour montrer son grand détachement. Olivier Py ne la rend pas du tout sympathique. Faire apparaître Urbain en groom est anachronique, mais Olivier Py n'a pas voulu une production en costumes traditionnels. Cela n'empêche pas que cela fonctionne : cette mise en scène ne dénature pas les enjeux de l'œuvre.

La direction de Daniele Callegari s'est révélée vivante, nuancée, colorée et intelligente. Grégory Kunde chantait déjà le rôle de Raoul en 1989, à Montpellier, mais ne l'avait pas repris, à notre connaissance, depuis. Ce ténor réputé dans les rôles lourds et très virtuoses des opéras serias de Rossini, incarne un Raoul de haute tenue. On peut déplorer son timbre peu séduisant par moments. "Plus blanche que la blanche hermine" a sans doute déjà mieux été interprété, avec plus de nuances. Néanmoins, Kunde a une grande maîtrise technique, notamment en terme de vocalisation, la tessiture idéale avec les éclats dans l'aigu nécessaire et fait preuve d'un bel engagement, notamment à partir de la fin du deuxième acte. La prononciation est globalement très satisfaisante. La soprano américaine Laura Aikin a un timbre séduisant, dégageant une sensualité certaine. C’est une Marguerite pleine de charme tant physiquement que vocalement. La prononciation n'est pas parfaite mais reste convenable. La technique est très bonne. Les aigus flottants sont magnifiques notamment. Mireille Delunsch, dont certaines prestations pouvaient susciter des a priori négatifs, réussit à convaincre globalement. Elle a participé à la création de la production. Il est évident qu'elle n'a pas la voix requise mais elle incarne de manière extraordinaire le personnage de Valentine. Elle fait passer beaucoup d'émotion à travers ses inflexions et son expressivité, par son investissement dans le rendu du texte. La voix, avec ses aigreurs, plus très belle, est abimée, c'est un fait. L'aigu parfois très tendu, le grave très particulier mais néanmoins intéressant, n’empêchent pas l’adhésion du spectateur, grâce à l’implication et à la caractérisation du rôle. C'est elle qui, avec le Marcel de Wojtek Smilek, suscite le plus de suffrages dans la salle. La basse claire de Smilek est superbe par son timbre et sa sensibilité, la noblesse qu'il confère au personnage. Il est pris parfois un peu en défaut sur les graves les plus profonds mais ce n'est pas très gênant. Le duo du troisième acte, avec Mireille Delunsch, constitue évidemment un grand moment. On peut déplorer une prononciation aléatoire et c'est dommage. Marc Barrard interprétait lui aussi le rôle de Nevers en 1989 à Montpellier. On l'entendait pour la première fois alors qu'on connaissait la plupart des autres artistes, excepté Smilek et les Rouillon ainsi que la plupart des seconds rôles. Ce baryton a une voix magnifique, une clarté dans la prononciation, ce qui est heureux pour un artiste français et ce qui devrait toujours être le cas. Son Nevers est très bon même si, en termes de caractérisation, ce n'est pas le personnage le plus valorisé par la direction d'acteurs. Il est en tout cas remarquable dans le quatrième acte lorsqu'il tient tête à Saint-Bris. Philippe Rouillon, dans ce dernier rôle, a lui aussi participé à la création de cette production. Il a la noirceur requise et une présence scénique incontestable. Lui aussi impressionne au 4e acte essentiellement. Il sait galvaniser les conjurés. Karine Deshayes est un page espiègle, à l'aigu très aisé (contre-ut final impressionnant à la fin du premier acte) mais au grave un peu plus précautionneux et moins sonore dans son rondo au 2e acte. La technique est excellente.

Les seconds rôles sont très équilibrés. On trouve notamment Xavier Rouillon et Arnaud Rouillon dans les rôles de Retz et Cossé. Il s'agit des deux fils de Philippe Rouillon. Ils ne sont pas spécialement marquants. En revanche, le ténor Avi Klemberg incarnant Tavannes, déguisé en Bacchus au premier acte, s'impose scéniquement et vocalement. On a pu l'entendre à Nancy dans le Cassio de l’Otello de Verdi et dans Le Portrait de Mieczyslaw Weinberg.

Une reprise de la production doit avoir lieu à Bruxelles. Il se pourrait qu'il y ait une parution en DVD si les bandes de 2011 sont exploitables ou alors après une captation, lors de la reprise. Pour ceux qui le peuvent néanmoins, il reste les représentations des 24 et 28 mars à l'Opéra du Rhin, ainsi que celles des 13 et 15 avril, à La Filature de Mulhouse, avec cette distribution : on ignore quelle sera la distribution de la reprise à Bruxelles.

Par ailleurs, le programme procuré par l’Opéra de Strasbourg, propose des articles intéressants, notamment des interviewes du chef et d'Olivier Py, ainsi que le livret, mais pas dans son édition critique.

 

Aurélien Vicentini