La Chauve-souris à Nancy

Notre collègue et ami Pascal Rinck, Professeur agrégé d’allemand au Lycée H. Poincaré de Nancy nous a communiqué l’article ci-dessous, relatif à la récente Chauve-souris représentée à l’Opéra National de Lorraine  à l’occasion des fêtes de la fin de l’année 2011. Qu’il en soit chaleureusement remercié.

 

Die Fledermaus, Johann Strauss II

Opéra National de Lorraine, Nancy, 31 décembre 2011

 

Avec le Bal de l’Opéra et le Concert du Nouvel-An, la représentation de la Chauve-Souris le soir de la Saint-Silvestre est l’une des principales institutions musicales de la capitale autrichienne. Cette saison, l’Opéra National de Lorraine avait choisi de se mettre au diapason des soirées viennoises en inscrivant l’opérette de Johann Strauss à son répertoire, dans une coproduction avec  le Theater an der Wien, lieu de la création de l’œuvre en 1874, dans la mise en scène de Philipp Himmelmann donnée à Vienne en août 2010. 

Celle-ci plonge d’emblée le public dans un univers qu’il ne quittera plus : celui, décadent, de bobos désabusés, se réfugiant dans des « parties fines » (vocable à la mode) et autres délires sadiques pour éviter l’ennui. Certes, le livret basé sur une pièce de Meilhac et Halévy, intitulée Le Réveillon, nous dépeint une société du mensonge où les maris ne sont pas plus fidèles que les épouses, usés tous deux par les convenances et les normes sociales surannées. Certes, la soirée organisée par un androgyne Prince russe célèbre le Roi Champagne et la vie légère, en réaction, déjà, contre une époque de morosité économique. Mais fallait-il pour autant que les protagonistes miment une humiliante miction sur l’un des leurs au terme d’un jeu de chaises musicales lubrique, et ce dès les premières notes de la célèbre et nuancée Ouverture ? Fallait-il pour autant que le Docteur Blind, l’avocat du couple infidèle, se révélât un fétichiste exhibitionniste, dont la performance fut plus souvent sportive que vocale ? Dans cet univers de débauche, le spectateur est même tenté de reconnaître dans la tenue des femmes de chambre une réminiscence de celles d’un certain Sofitel new-yorkais… Autant de perches tendues au public - qui n’en demandait pas tant. Il est vrai que cette opérette est plus qu’un vaudeville ou qu’une mascarade ; elle contient une critique sociale, des moments dramatiques. Mais à trop les montrer, la mise en scène en devient énervante (au public de la salle, on a cru devoir adjoindre sur scène un public installé, en fracs et costumes à dentelles du XIXème siècle), au détriment de l’ambiance festive et légère que font régner par ailleurs sur scène les décors de Johannes Leiacker comme cette boule à facettes qui scintille de bout en bout ainsi qu’un ensemble d’acteurs-chanteurs pétillants ; au détriment, surtout, de la subtilité de la musique de Strauss.

Au sein d’une distribution plutôt jeune et germanophone, Klaus Kuttler est un Eisenstein épanoui et bien sonnant, le baryton-basse René Schirrer un directeur de prison débonnaire et Swintha Gersthofer une courtisane incandescente et boudeuse. Les autres seconds rôles sont très honorablement distribués : Martijn Cornet (Dr Falke et Frosch) en victime consentante de cette société campe un éloquent Monsieur Loyal et Eric Huchet incarne un amant sirupeux à souhait. Dans le rôle d’Orlofsky, habituellement distribué aux mezzo-sopranos, le contre-ténor Max Emanuel Cencic est le Roi des Nuits folles, et impose sa maxime « Chacun à son goût » avec une voix fluette, une assurance virevoltante et un timbre baroque, parfaitement décalé.  Mais c’est aux deux dames de la soirée qu’on aimerait porter un toast : la soprano Netta Or sait donner aux interventions d’Adele des modulations convaincantes, tantôt enjouées et séductrices, tantôt sincèrement douloureuses. Et l’on retiendra surtout la très forte impression laissée par la jeune soprano d’origine turque, Cigdem Soyarslan, véritable reine de la soirée, Rosalinde aux multiples facettes : amante convaincue et désirable, épouse trompée et vindicative, aristocrate hongroise nostalgique le temps d’un Csàrdàs (« Klänge der Heimat ») de grâce où son timbre exotique et charnu, ses vocalises  précises  et son suraigu assumé, assuré et d’une rare rondeur trouvent leur juste emploi. Au second acte, nous avons cru voir une future Violetta. On suivra  de près cette interprète de Mozart et récente Gilda (Rigoletto, Volksoper 2011).

Nous quittons cette soirée du Réveillon grisé : la distribution y est pour beaucoup, au diapason avec la musique de Strauss, au service de laquelle semble s’être vraiment mis l’Orchestre de l'Opéra National de Lorraine sous la baguette sensible et entraînante de Patrick Davin. Les musiciens déguisés dans la fosse, les ficelles détonantes distribuées au public à l’entracte et l’air du champagne deux fois bissé au tomber du rideau, c’est ça aussi, il nous semble, l’opérette.


Pascal Rinck