Bayreuth 2011

Les Maîtres-Chanteurs de Nuremberg à Bayreuh, édition 2011 

La querelle autour de Katarina Wagner

 

Le festival de Bayreuth de cette année permettait, en l'absence de La Tétralogie, de voir ou revoir plusieurs des titres des opéras de Wagner dont les fameux Maîtres Chanteurs de Nuremberg. Cet opéra est parfois qualifié d' « opérette de Wagner » et il est vrai qu'il fut à la fois tenté et invité à écrire un opéra plus léger et sans la dimension tragique qui est la constante de ses autres œuvres qualifiées par lui-même de drames musicaux. Longtemps, j'ai considéré que cette œuvre n'avait pas la même puissance que les autres et pas cette marque de l'intelligence wagnérienne. Mais, à y regarder de plus près, cette approche serait aussi fausse que de considérer Falstaff de Verdi comme une œuvrette, sous prétexte qu'il est plaisant d'y sourire... On le sait, Falstaff de Verdi est une œuvre profonde dont la musique est d'une grande complexité. Il en va de même des Maîtres Chanteurs. D'une puissance terrible et d'une longueur redoutée, cet opéra est une composition très délicate, très subtile et inaugure un genre que l'on retrouvera puisqu'elle est aussi une conversation musicale sur l'œuvre d'art elle-même.

THÉMATIQUE ET MUSIQUE

Sur le plan de la thématique, Wagner inaugure donc, à l'opéra, la question de l'esthétique ou évoque la thématique de l'œuvre d'art elle-même dans une œuvre d'art. C'est donc un discours sur l'œuvre dans l'œuvre, thème bel et bien philosophique s’il en est. On retrouvera plus tard chez Richard Strauss des préoccupations de même degré, par exemple dans Ariane à Naxos ou dans Capriccio. Dans cet opéra, Wagner pose plusieurs problématiques : d'abord celle de l'art en général, puis celle plus particulière de l'art allemand et, donc, celle d'un certain point de vue du pangermanisme culturel. Il pose aussi celui du rapport à la création artistique ou la question de savoir si un art nouveau peut naître de la règle classique.

Sur le plan musical, il y aurait aussi beaucoup à dire. Car Les Maîtres chanteurs sont à la fois une synthèse de toutes les formes musicales, jusqu'alors classiques telles que le choral (comme chez Bach), le beau chant (comme chez Mozart) les grands débordements orchestraux (comme chez Beethoven), les quintettes vocaux (comme chez Rossini) et jamais réutilisés par Wagner, mais aussi une formidable invention de la future modernité. Cette œuvre annonce déjà la conversation musicale (comme chez le futur Richard Strauss) et le dodécaphonisme (comme chez Schönberg) et marque une curieuse continuité du Sprechgesang de Mozart à Kurt Weill.

Il n'est donc pas étonnant que Richard Wagner consacra à la création de cette œuvre des années de vie. Il en eut l'idée dès 1845 mais ce n'est qu'en 1861 et 1862 qu'il commença la composition pour la terminer 5 ans plus tard, en 1867. La première exécution eut lieu à l'Opéra Royal de Munich, en 1868, et il fallut attendre 5 ans après la mort du maître pour assister, en 1888, à la première représentation au festival dont on fête, en 2011, la centième édition. La première date de 1876 mais il y eut des interruptions, notamment pendant les guerres ou suite à la suspension du festival, en 1945, par les alliés pour raison de dénazification... Il fallut attendre 1951 pour voir rouvrir le festival de Bayreuth et le fameux temple de la musique wagnérienne : le Festpielhaus. Cette année marque donc le soixantième anniversaire de la réouverture du festival ou ce qu'il est convenu d'appeler Das neue Bayreuth, avec le recours à la modernité et à de nouvelles mises en scène qui, de tous temps et depuis, donnent le ton de la mode en matière de mises en scène, si on me permet de dire les choses ainsi. Cette année est donc tout à la fois le soixantième anniversaire du nouveau Bayreuth et la centième édition du festival ... C'était donc une année symbolique à ne pas rater.

MISE EN SCÈNE

Comme on peut déjà le pressentir, c'est une belle occasion pour faire aussi le point sur une forme d'art nouvelle, à savoir la mise en scène elle-même qui a conquis des lettres de noblesse à un tel niveau qu'après avoir supprimé le nom de l'auteur par celui de l'interprète (l'on a parlé de la Neuvième, non plus de Beethoven mais de Furtwängler), on le remplace aujourd'hui par celui du metteur en scène. On parle désormais de  La Tétralogie de Chéreau.

La tentation de traiter cet opéra, non seulement comme un concours de chant, mais comme un concours d'art, y compris dans les discipline de la peinture, des arts plastiques en général et de la mise en scène elle-même, a donc été celle de Katarina Wagner, nouvelle co-directrice du festival éponyme. Les deux dernières mises en scène de ces dernières années étaient dues à Wolfgang Wagner, petit-fils du génial compositeur, avec un succès auprès des festivaliers dignes des soirées les plus applaudies du festival et Dieu sait, qu'à Bayreuth, on peut atteindre la démesure...

D'emblée, Katarina crée la discussion, les disputes entre partisans et détracteurs. C'est la querelle des bouffons installée sur la colline tant les applaudissements et les bravos se heurtent aux sifflets et aux manifestations de mauvaise humeur... S'en prendre à cette tradition était tout à fait tentant, et après tout le thème des Maîtres Chanteurs n'est-il pas de savoir comment de nouvelles formes d'art peuvent naître contre la tradition ? On sait qu'en écrivant cette opéra sur le chant, Wagner avait à régler quelques comptes avec la critique qui n'était pas tendre avec lui et sa nouvelle expression artistique.

Que découvre-t-on ? Un Walther, certes amoureux, mais chanteur, plasticien et metteur en scène in fine, révolutionnaire et anarchiste qui conteste les règles des maîtres. Beckmesser n'est pas le stupide que l'on voit souvent, mais un intellectuel attaché à la tradition. Hans Sachs un humaniste toujours, mais apte à comprendre même la contestation. Si à la fin du premier acte, l'artiste anarchiste est refusé par l'ordre, le deuxième acte se termine pourtant dans l'anarchie. La « rude bataille » qui est dans le texte même de Wagner est traitée rudement et tous les protagonistes de l'action se battent à coup de pots de peinture !!! Du jamais vu sur une scène. Puisque le texte même traite de l'art et de l'art allemand en particulier, Katarina va convoquer au troisième acte d'immenses marionnettes vivantes avec toute la galerie des intellectuels et des artistes allemands, notamment pour ne pas les citer tous : Goethe, Dürer, Schiller, Bach, Beethoven et ... Wagner lui-même avec son grand béret représenté en posture de plumer un cygne (Lohengrin et Parsifal réunis)... Tout ce beau monde fait la fête et danse en levant la jambe. Iconoclaste certes, mais collant au texte que l'on redécouvre ! Hans Sachs, pourtant bien humaniste, finit, dans son discours final, à ressembler à un dictateur imposant l'art contemporain, comme pour signifier, en une ultime pirouette pour brouiller encore plus les cartes du propos, que l'art contemporain peut aussi devenir ou se comporter comme une dictature des esprits !!!

Que nos chers lecteurs un peu traditionaliste ne m'en veuillent pas mais j'ai adoré ce propos de mise en scène et me suis d'emblée rangé du côtés de ceux qui applaudissaient car cette œuvre, qui pour moi n'était pas au panthéon du wagnérisme, a pris, grâce à l'arrière-petite-fille de Wagner, une dimension terriblement moderne qui rejaillit, en fait, une fois encore sur Richard Wagner dont on ne peut, y compris avec cette œuvre, qu'admirer le génie.

DISTRIBUTION

Quelques mots sur les interprètes à présent. La direction musicale était bien assurée par Sebastien Weigle, qui a commencé sa carrière à Berlin même si, aujourd'hui, on le voit diriger à Vienne, Dresde, à Sydney, au Japon ou au MET. Hans Sachs était James Rutherford, bon baryton au point de pouvoir vocalement envisager Wotan. Pogner était interprété par Georg Zeppenfeld, Beckmesser par Adrian Eröd (très bon) pour ne citer que quelques-uns des Maîtres Chanteurs. Walther était distribué à Burkhard Fritz que je n'ai pas eu le plaisir d'entendre car remplacé par Stefan Vinke qui fut en tous points remarquable, vocalement comme scéniquement. David était interprété par Norbert Ernst, Eva par Michaela Kaune et Magdalena par Carola Guber.

Tous formaient une très bonne distribution alors que les meilleurs chœurs du monde sont toujours dirigés par le remarquable Eberhard Friederich, toujours très applaudi depuis l'an 2000 où il prit ce poste stratégique. Rutherford a soulevé l'enthousiasme mais Fritz aussi et au total toute la distribution fut longuement ovationnée. La direction et le chant étaient marqués par la conception résolument moderne de la mise en scène de Katarina Wagner et c'est cette modernité qui se traduit aussi dans l'interprétation musicale, faisant ressortir toutes les trouvailles nouvelles de Wagner lui même.

 

Patrick THIL