Rusalka à l'Opéra de Nancy

Entre Ondins et Mondains

 Rusalka, un conte lyrique en trois actes de Dvořák

 

Antonín Dvořák a écrit une dizaine d’opéras, longtemps ignorés en France. Rusalka, l’avant-dernier, créé en 1901 à Prague, a dû attendre 1982 pour une première création française à Marseille et vingt ans encore pour voir le jour à Lyon et à Paris. Entre temps, l’enregistrement de 1998, chez Decca, dirigé par Charles Mackerras, avec Renée Fleming dans le rôle titre, a permis d’élargir sa diffusion. C’est donc tout à l’honneur de l’Opéra national de Lorraine d’avoir programmé cette œuvre pour l’ouverture de sa saison 2010-2011.

La partition bénéficie de la pratique symphonique du compositeur et de sa science orchestrale fondée sur la diversité des timbres et des coloris, alliée à un grand sens mélodique. Sa facture, un peu comme chez Richard Strauss dix ans plus tard dans son Rosenkavalier, relève d’une esthétique plus tournée vers le XIXème que le XXème siècle. Elle n’en reste pas moins une splendide musique qui enveloppe le spectateur de ses vagues sonores successives. Suivant la leçon de Wagner, Dvořák pratique la mélodie continue et rares sont les « airs » qui se détachent de l’ensemble, comme la célèbre Romance à la lune, au début du premier acte, devenue un véritable tube. L’intemporalité de la musique convient au sujet emprunté, par Jaroslav Kvapil, à La Petite Sirène de Hans Christian Andersen. L’œuvre avait séduit immédiatement Gustav Mahler, alors directeur artistique du prestigieux Opéra de Vienne. Mais pour d’obscures raisons, l’œuvre ne put y être montée du vivant du compositeur.

L’histoire, bien connue, raconte la rencontre impossible entre le monde des humains et celui des ondins. Rusalka, nymphe des eaux, tombe amoureuse d’un Prince. Pour prendre l’apparence d’une femme afin de le séduire, elle accepte d’être privée de la parole. Mais bientôt trahie par celui qu’elle aime, elle retourne vers son milieu d’origine. Désormais ni vivante, ni morte, ni femme, ni fée, elle ne pourra retrouver sa forme première qu’en tuant son amant. Elle s’y refuse, se condamnant ainsi à errer éternellement, sous la forme d’un feu-follet qui attire les hommes pour les noyer, tandis que le prince, repentant, obtient d’elle un baiser qui, en le faisant mourir, sauvera son âme.

C’est un conte mélancolique où tout repose sur la crédibilité du personnage de Rusalka. Inna Los, soprano roumaine, a su vocalement et physiquement, incarner avec beaucoup de sensibilité ce personnage qui sacrifie tout au bonheur de celui qu’elle aime. La qualité du chant comme sa gestuelle retenue (elle est muette une grande partie du second acte), nous fait croire à cet être venu d’ailleurs et nulle part à sa place. On comprend moins son attirance pour un prince incarné par Ludovit Ludha, venu du Théâtre slovaque de Bratislava, à la voix solide de ténor mais sans charme particulier. Hedwig Fassbender, mezzo-soprano allemande, la princesse étrangère rivale de l’ondine, fut odieuse à souhait. La basse anglaise, Andrew Greenan, incarne avec une autorité débonnaire, Vodnik, le père de Rusalka qu’il essaie en vain de défendre contre elle-même. Lenka Smidova, de l’Opéra national de Prague, dotée d’une voix d’alto noire et impressionnante, a l’abattage redoutable, non dénué de drôlerie, de l’impitoyable sorcière Ježibaba. Les trois dryades (Yun Yung Choi, Khatouna Gadelia, soprani, Silvia de La Muela, mezzo-soprano), bien que venues d’horizons différents, forment un trio harmonieux et visuellement très bien assorti, entre Dames de la Nuit perverses et Filles du Rhin rieuses. Le baryton moldave Igor Gnidii, le garde forestier et Blandine Staskiewicz, le marmiton, aux voix bien timbrées forment un couple amusant à voir et agréable à écouter.

Le chœur de l’Opéra national de Lorraine et l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, sous la baguette inspirée et précise de Christian Arming, ont donné le meilleur d’eux-mêmes. Ce jeune et brillant chef autrichien, élève de Léopold Hager, fait une carrière internationale et connaît parfaitement le répertoire tchèque pour avoir été, à l’âge de 24 ans, nommé à la tête de l’orchestre philarmonique Janáček d’Ostrava. Il a su dévoiler toutes les facettes du génie musical de Dvořák.

Peut-on en dire autant du metteur en scène et décorateur néerlandais, Jim Lucassen ? Personne ne niera la difficulté qu’il y a à traduire visuellement l’univers onirique qui sert de cadre à l’histoire de Rusalka. Faut-il pour autant transformer la clairière au bord du lac et la salle de réception du château princier en un prosaïque musée d’Histoire naturelle dont la sorcière, le garde-chasse et le marmiton -transformé en une accorte jeune femme- de l’histoire originelle deviennent les employés ? Les festivités des noces se déroulent sous le squelette d’une monstrueuse baleine, qui envahit toute la scène. La subliminale allusion à la double nature de Rusalka, femme/ondine, aura échappé aux spectateurs non cétologues. Le choix de ce lieu traduirait, selon le metteur en scène, l’incompatibilité entre le monde de Rusalka et celui du Prince, par la confrontation entre présent et passé, science et nature, qu’il implique. Le Prince, nostalgique d’un passé qui ne peut revivre, n’a d’autre issue que dans la mort, nostalgie et passé devant mourir pour laisser place à une ère nouvelle. Tout ceci constituerait la mise en abyme de la problématique de la représentation théâtrale, tiraillée entre une production « historique » et une production « innovante ».

La thèse est séduisante mais fonctionne-t-elle à l’épreuve du texte que l’on peut lire et de la musique que l’on entend ? N’appauvrit-elle pas la portée de la légende en la réduisant à un froid questionnement intellectuel ? La poésie du livret, par sa force suggestive, la puissance émotionnelle de la musique, qui fonde sa beauté, charrient bien d’autres significations et révèlent bien plus de vérités que ne le fera jamais un traité de sociologie.

Non sans raison, le metteur en scène remarque « que la nouvelle culture d’aujourd’hui est l’ancienne culture de demain. » Justement, sa vision de Rusalka n’est-elle pas déjà celle d’hier ?

Danielle Pister