Orlando Furioso à Nancy

Orlando Furioso d’Antonio Vivaldi

Opéra National de Lorraine, le dimanche 26 Juin 2011

 

Le dernier spectacle de la saison lyrique de l’Opéra National de Lorraine à Nancy affichait le drame, en trois actes, d’Antonio Vivaldi, créé en 1727, au Théâtre Sant’Angelo de Venise. Il réunissait, sous la baguette de Jean-Christophe Spinosi et avec son ensemble Matheus, une distribution de qualité qui avait un peu varié puisqu’à la création, à Nice, -reprise ensuite à Paris au Théâtre des Champs-Elysées-, le rôle d’Astolfo était tenu par Philippe Jaroussky, remplacé ici par Christian Senn. Un disque a d’ailleurs été depuis gravé de cette prestation, que l’on trouvait en vente dans le foyer du théâtre.

La direction musicale, assurée par Jean-Christophe Spinozi, suit au plus près la musique alerte de Vivaldi mais rend aussi admirablement les parties plus mélancoliques qui émaillent régulièrement la partition. On remarquera particulièrement une aria, chantée par Astolfo, accompagnée à la flute avec une finesse et une poésie remarquables. C’est précis, ample et l’on reste stupéfait de la manière dont, en dirigeant précisement chacun des musiciens, le chef donne une ampleur, une couleur et une sensibilité tout à fait particulières à chaque partie de l’œuvre. Mais c’est surtout, dans la direction des chanteurs qu’excelle le chef d’orchestre qui « chante » depuis la fosse d’orchestre et dirige, de ce fait, avec une précision extrême le rythme et le tempo des différentes arias. Il semble d’ailleurs contaminer le plateau par son enthousiasme et par son amour de cette musique vivaldienne qu’il a servie de nombreuses fois, pour le plus grand plaisir des amateurs.

La distribution regroupe autour de Marie-Nicole Lemieux, dans un rôle travesti (Orlando) -qui travaille, de longue date avec J.-C. Spinosi, l’œuvre de Vivaldi-, et défend le rôle avec conviction et sensibilité, Jennifer Larmore (Alcina) -la « méchante »-, Veronica Cangemi (Angelica) -l’ingénue un peu perverse. Ces trois protagonistes déploient de somptueuses vocalises et ryhment, sous la houlette du chef, des récitatifs d’une extrême précision qui permettent de passer aux parties chantés sans rupture, donnant ainsi une fluidité remarquable à l’œuvre, tout au long de son déroulement. Elles impriment, par ailleurs, à leur interprétation, du début à la fin, un sens très dramatique qui correspond au goût actuel de cantatrices-comédiennes.

Les autres rôles Marc Emmanuel Cencic (Ruggiero), Christian Senn (Astolfo), contre-ténor, Kristina Hammarström (Bradamante) et Tuva Semmingsen (Médoro) sont au diapason des rôles principaux et donnent à leurs personnages toute la conflictualité et toute la fougue qui permet à ce long -trois heures- chassé-croisé amoureux, de peindre, décrire et faire ressentir toutes les variations de la passion amoureuse, de la jalousie, de la déconvenue et, bien évidemment, de l’inévitable vengeance qui s’en suit.

On sera beaucoup plus circonspect sur la mise en scène qui, curieusement, n’est pas au diapason du rythme insufflé à l’œuvre. La mise en scène de Pierre Audi tire inexorablement l’œuvre -opéra baroque avec ses monstres, ses tempêtes, ses furies-, vers la tragédie classique épurée. D’où un incontestable sentiment de longueur, et parfois d’ennui, évoqué à l’entracte par certains spectateurs… tant ce type de mise en scène devient finalement d’un académisme assez répétitif où l’esthétisme le dispute à un symbolisme assez naïf : ainsi, un lustre immense qui soudain clignote, ou fume, est censé représenter l’orage et le déferlement des éléments !

En fait, cette production ressemble à celle que fit J.-M.Villégier du Rodalinda de Haendel, au Festival de Glyndebourne, il y a quelques années ; représentation à laquelle le C.L.M assista. Non qu’il faille penser que le metteur en scène s’en soit inspiré mais il y a une impression de déjà vu qui « anonymise » le propos, tant ce dispositif scénique se confond avec d’autres, par son aspect convenu et passe-partout.

Tout est gris foncé, le décor, les costumes, ce qui, compte tenu de la complexité de l’intrigue, ne favorise pas l’identification des différents protagonistes. Mais ce parti-pris, qui peut à la limite se comprendre, voire se tolérer, devient à l’évidence étonnant, même contradictoire lorsque, entre autres, Orlando affronte les éléments et se réfugie dans une caverne matérialisée, sobrement, par une table qui, elle-même, avait servi à figurer le bateau pris dans la tempête sur lequel gît Médoro ! L’épure passe, ici, par l’économie de moyens !

On rêve alors d’un opéra baroque monté dans la tradition « baroque » avec ses nuages, ses éléments déchaînés, ses grottes et ses monstres, ses furies…

Ce qui eût fait de ce spectacle, assurément de grande qualité sur le plan musical et vocal, une réussite incontestable sur le plan scénique et eût laissé, dans l’imaginaire des spectateurs, un souvenir inoubliable et attendri, en permettant un accès au rêve qui est, au fond, ce que le spectateur vient chercher dans un opéra de ce type.

 

Jean-Pierre Vidit