Rigoletto IN SITU

Rigoletto "in situ"

 

 

Dans le cadre de l’Eurovision, la télévision proposait les samedi 4 et dimanche 5 septembre 2010, une retransmission singulière du Rigoletto de Verdi. A l’instar de ce qui avait été fait en juillet 1992 pour La Tosca de Puccini, tournée à Rome sur les lieux et aux heures même de l’action, puis pour La Traviata de Verdi, captée suivant les mêmes principes, à Paris et ses environs, en juin 2000, cette nouvelle production avait investi la ville de son souverain, le duc de Mantoue.

Le même chef d’orchestre, Zubin Mehta, dirigeait ces trois prestations et, pour la première comme pour la troisième, se retrouvaient, parmi les solistes, Ruggero Raimondi et Plácido Domingo. Mais, changement notable pour ce dernier, il a troqué le rôle de ténor auquel on l’identifie encore, pour celui de baryton : le duc volage et séducteur cède la place au bouffon difforme et vengeur. L’artiste retrouve ainsi la tessiture qui a été celle de ses débuts dans la troupe de zarzuela de ses parents et à laquelle il n’est revenu, de façon anecdotique, qu’en 1992, en enregistrant, sous la baguette de Claudio Abbado, le rôle de Figaro du Barbier de Rossini. La longévité de sa carrière force l’admiration. Son évolution vocale prouve sa parfaite maîtrise technique. Elle lui a longtemps permis de chanter alternativement, sans dommage apparent, le rôle de Rodolphe dans La Bohème et celui d’Otello de Verdi. Preuve, s’il en était besoin, de l’intelligence artistique avec laquelle Domingo a bâti son parcours. Non content de chanter, il consacre beaucoup de temps à la direction d’orchestre et à celle des Opéras de Washington et de Los Angeles. Il s’intéresse aux jeunes chanteurs pour lesquels il organise le concours Operalia afin de leur permettre de se faire connaître. Il ne peut cependant arrêter la marche du temps et les modifications physiologiques qui l’obligent, depuis quelque temps, à renoncer aux rôles sollicitant le registre aigu, à l’instar de Ramón Vinay, d’abord baryton puis ténor héroïque pendant vingt ans, avant de passer du rôle d’Otello à celui de Iago au début des années soixante. Domingo a repris, à Madrid, en 2006, le rôle de baryton dans la zarzuela Luisa Fernanda et incarné, en janvier 2010, au Metropolitan Opera, Simon Boccanegra dans l’opéra éponyme de Verdi.

Il est difficile d’avoir un jugement objectif sur la prestation de Domingo dans Rigoletto, tant l’incarnation du comédien rend crédible la torture vécue par ce père découvrant la flétrissure subie par sa fille. On peut s’interroger, cependant, sur l’adhésion d’un auditeur qui serait privé de l’image de ce visage douloureux. En effet, si dans le médium la voix garde son timbre caractéristique, elle se décolore dans l’aigu comme dans le grave. Elle perd surtout de sa puissance dans les forte. Si l’expression reste admirable, traduisant les moindres nuances du sentiment, la voix manque d’intensité et ne peut plus dominer la masse orchestrale dans les tutti ou dans les ensembles vocaux. On a trop de souvenirs de grands Rigoletto dans l’oreille (Titta Ruffo, Riccardo Stracciari, Tito Gobbi, Ettore Bastianini, Robert Merrill, Dietrich Fischer-Dieskau, Robert Massard) pour ne pas être un peu frustré par cette interprétation. Même si on ne peut s’empêcher de penser : chapeau l’artiste !

Ces remarques valent pour Ruggiero Raimondi dont on sait les talents de comédien. On les retrouve ici avec une voix amoindrie qui escamote quelque peu les graves profonds de Sparafucile ; mais le rôle étant plus bref, on l’accepte plus facilement.

Face aux vétérans, se trouvent trois jeunes artistes dont l’adéquation physique et vocale avec leurs rôles est assez remarquable. Vittorio Grigolo, sans être une très grande voix, possède le charme séducteur du duc, plus écervelé que cynique, il chante avec une conviction communicative : on peut avoir pour lui les yeux de Gilda. Julia Novikova prête à cette dernière la pureté de ses traits et de son timbre. On est touché par ses sons filés, l’art de ses demi-teintes mais la voix reste fragile et manque peut-être de force dans les scènes de confrontation. Nina Surguladze, Maddalena, complète honorablement la distribution.

Reste le prétexte de cette production : tourner sur les lieux du drame et aux heures réelles du déroulement de l’action. Si la localisation de chaque acte de Tosca est parfaitement identifiée et si le déroulement de ce drame, en moins de 24 heures, est ponctué d’indications horaires propres à faire comprendre dans quelle course contre la mort sont engagés les héros, rien de tel dans Rigoletto, à l’exception du rendez-vous fixé à minuit par Sparafucile, au dernier acte censé se passer un mois après les deux précédents. Tourner à Mantoue ajoute-t-il quelque intérêt à l’image ? Pratiquement toutes les scènes se passent en intérieur et le cinéaste, Marco Bellochio, filme en plans serrés les protagonistes. Non sans raison : l’essentiel se passe dans l’intimité des cœurs des personnages. Mais alors, c’est avouer la vacuité du déplacement à Mantoue qu’on aperçoit à peine. Déjà, dans le dernier acte de Tosca, on ne voyait guère le château Saint-Ange et n’importe quel décorateur aurait su aussi bien recréer l’atmosphère du cachot que l’on nous montrait. La gratuité de la démarche était encore plus flagrante pour Traviata avec le choix du Trianon pour le second acte.

Ce type de production relève du gadget et de l’effet d’annonce. Bien plus grave, les réalisateurs semblent oublier que l’œuvre d’art n’est jamais réductible au réel stricto sensu. D’autant plus que l’entreprise oblige l’orchestre à jouer à plus d’un kilomètre de distance des chanteurs. Malgré les moyens techniques, Zubin Mehta, à la tête du Chœur et de l'Orchestre symphonique de la RAI, n’évite pas toujours les décalages et les voix des solistes se déploieraient mieux dans un lieu conçu pour elles : dans une salle de théâtre.

D’autre part, le spectateur, même un samedi et un dimanche, n’est pas obligatoirement disponible aux heures arbitraires de la diffusion, d’autant plus que l’émotion provoquée par la musique s’estompe par la longueur des « entr’actes ». On peut toujours enregistrer mais, alors, à quoi sert le direct ? C’est le dernier sujet d’agacement : le présentateur sur la chaîne FR3 et l’incrustation sur l’écran, insistaient lourdement sur cette « plus-value ». Or, il suffisait de se reporter sur la RTBF belge ou sur la RAI Uno italienne, pour constater que France-Télévision avait dix à quinze minutes de retard. Le spectateur est assez grand pour comprendre que la chaîne publique choisisse la sécurité de la diffusion en léger différé. Il comprend moins qu’on le traite en débile. Il est vrai que l’ineffable Alain Duault, plus préoccupé de s’entendre parler que de l’exactitude de son propos, n’a jamais été à une approximation près.

Danielle Pister