Nabucco sur Arte

Exceptionnel bis patriotique à l’Opéra de Rome

 

 

A l’occasion de la célébration des 150 ans de l’unité italienne, Ricardo Muti a dirigé une nouvelle production du Nabucco de Verdi à l’Opéra de Rome en ce mois de mars 2011. La Première a eu lieu le 12 mars. Arte a retransmis la représentation du 17 mars, date anniversaire de l’avènement de Victor-Emmanuel II, alors Roi de Piémont-Sardaigne, comme Roi d'Italie. Il fut proclamé par un parlement élu en janvier 1861 au suffrage censitaire. Seuls le royaume piémontais et les régions rattachées par plébiscite à Turin, entre 1859 et l'automne 1860 y étaient représentés : Rome et le Latium restaient gouvernés par le pape, et Venise et la Vénétie sous la domination autrichienne.

Cette commémoration se déroulait dans un climat de désunion très éloigné des espoirs que nourrissaient les fondateurs du nouvel Etat. Après un temps de relative indifférence de l'opinion, la commémoration de l'Unité est en effet devenue un réel enjeu politique et la polémique s'est cristallisée autour du déroulement des solennités : le Piémont, creuset de l’unité, prend ses distances avec les régions du sud et rêve de fédéralisme quand le leader du parti germanophone du Haut-Adige, partisan d’un rattachement à l’Autriche, refuse d’organiser la moindre cérémonie. Le discrédit du chef de gouvernement, tant politique que personnel, aggrave le malaise national et les festivités ont été réduites au minimum.

C’est dans ce climat tendu que se sont déroulées les représentations de Nabucco, les 12 et 17 mars. En 1842, à la Scala de Milan, Verdi acquit avec cette œuvre une célébrité politique autant que musicale car l’Italie se reconnut dans le peuple hébreu opprimé par les Babyloniens et considéra cet opéra comme un jalon emblématique de l’histoire du Risorgimento. Le chœur « Va, pensiero… » devint l’hymne emblématique de l’aspiration nationale à la liberté. Le nom même du compositeur a servi d’acronyme politique en 1859 : « Viva V.E.R.D.I !» saluait aussi bien le talent du compositeur que l’adhésion à Victor-Emanuel Roi D’Italie.

L’attente du public romain, pour cette reprise, était d’autant plus grande que le Maestro Riccardo Muti, 69 ans, se produisait pour la première fois en public depuis son hospitalisation à Chicago, le 3 février dernier. Après une chute consécutive à un malaise pendant une répétition, le nouveau directeur musical de l'Orchestre symphonique de Chicago, avait eu la mâchoire fracturée. On avait dû également lui poser un pacemaker. C’est contre l’avis des médecins qu’il est rentré à Rome à la date prévue. Un malheur n’arrivant jamais seul, le metteur en scène Jean-Paul Scarpitta, directeur de l'Opéra et de l'Orchestre national de Montpellier, a été opéré, de son côté, en urgence d'une déchirure aortique, deux semaines avant la première. C’est dire le prix attaché à ces représentations et au moment le plus attendu du 3ème acte, quand s’élève le chœur des Hébreux : chant de ralliement des partisans de l’unité italienne d’hier, récemment confisqué par la Ligue du Nord pour en faire son hymne anti-italien, il avait besoin d’une explication de texte en ce jour de fête nationale du 17 mars. Riccardo Muti, s'est arrêté, après la dernière note de cette célébrissime imploration, sous les applaudissements nourris du public tandis que fusaient quelques cris : « Viva Italia ! ». Le chef, connu pour son respect rigoureux des partitions et son refus intransigeant du moindre bis, (en 1987, Muti avait fait scandale à la Scala pour avoir refusé de bisser le même « Va, pensiero ») s’est tourné alors vers le public et a annoncé qu’il acceptait de le rejouer, comme ce fut le cas lors de la création milanaise, à condition toutefois que l'hymne fût dédié à un autre Risorgimento, celui de la culture, malmenée dans l'Italie berlusconienne, alors que « seule, elle a fait l'histoire et l'unité de l'Italie ». Il appuyait ainsi le vigoureux discours liminaire du maire de Rome, Gianni Alemanno qui, le soir de la première, dénonçait l'incurie actuelle de son propre camp politique. Déjà, Daniel Barenboïm avait pris la parole à la Scala de Milan, le 7 décembre 2010, pour déplorer les restrictions financières mettant en péril l’existence même des scènes lyriques italiennes. Muti, dénonçant « l’ignominieuse hache qui s’est abattue sur les institutions culturelles », émit le vœu que, après avoir été l'acte de naissance de l'identité italienne, le Nabucco de cette soirée ne soit pas le chant funèbre de la culture et de la musique. Il ajouta qu’«une nation qui perd ses racines culturelles se prépare à de graves ennuis dans l’avenir car elle perd son âme». Reprenant les paroles des Hébreux, il conclut qu’alors, l’Italie serait « la patria bella e perduta. »

Dans un silence solennel, Muti a alors demandé au public de se joindre aux voix du chœur. Comme dans la première scène de Senso, de Visconti (le début du troisième acte du Trouvère, de Verdi, à la Fenice de Venise), des tracts sont tombés du « poulailler », sur lesquels on pouvait lire : « Italie tu renais dans la défense du patrimoine de la culture », tandis que la salle, debout comme un seul homme, reprit le « Va pensero » dirigé par le chef qui tournait le dos à la scène pour leur faire face. Dans une atmosphère digne du Risorgimento, un drapeau vert blanc rouge se déploya sur la balustrade d’un balcon de la salle, tandis qu'une nouvelle volée de tracts tricolores proclamait « Vive notre président Giorgio Napolitano », « Vive Giuseppe Verdi » et « Riccardo Muti, senateur à vie ». Alors que les voix venues de la salle comme de la scène se fondaient dans une parfaite harmonie, peu à peu, on vit les larmes remplir les yeux de tous les protagonistes et rouler sur des visages exprimant la plus vive émotion. L'entrée du grand prêtre des Hébreux captifs, prédisant la chute prochaine de Babylone et du tyran Nabucco, sonna comme la réponse attendue à l’espoir unanimement exprimé.

On peut se risquer à quelques remarques : un peuple capable d’une telle communion artistique et patriotique n’est pas prêt de disparaître bientôt. On mesure combien la culture est le vrai creuset d’une nation et combien il est scandaleux de ne pas en assurer la transmission. Enfin, on constate, combien l’opéra, loin d’être un art dépassé, réservé à une élite décatie, est toujours apte à traduire les émotions humaines les plus profondes, car la musique est un langage universel et le chant l’expression la plus naturelle qui soit. Puissent nos édiles, y compris au plan local, en prendre conscience.

Merci, Maestro Muti, d'avoir magistralement rappelé cette vérité salutaire et longue vie à l’Italie, patrie de tous les arts.

 

Danielle Pister