La Walkyrie au MET

 La Walkyrie au MET

 

Ce samedi 14 mai, nous étions invités à voir, grâce aux technologies d'aujourd'hui, la première journée de la Tétralogie, après avoir vu et entendu le prologue L'Or du Rhin, le 24 octobre dernier.

Cette première journée n'est pas la première journée du monde. Pour cela, il faut avoir vu L'Or du Rhin. Cette première journée, d’ après le premier jour, est en fait le jour de l'amour. Lors du prologue, les éléments que sont l'air et les nuées des dieux, la terre et ses entrailles, l’eau et l’onde des filles du Rhin, comme le feu de Loge, sont en place pour l'action. Il ne sera question que de pouvoir, d'or, de pactes et du renoncement à l’amour. La mise en scène et les décors du prologue nous avaient incontestablement séduits. L'orchestre et la direction de James Levine étaient les grands gagnants de ce prologue avec le formidable Alberich de Eric Owens.

La Walkyrie commence donc avec l’amour, l'amour parfait pour Richard Wagner. Mais La Walkyrie est aussi le cœur psychologique de toute la Tétralogie. En effet, le deuxième acte de l’opéra est le face à face de Wotan avec lui-même et sa propre conscience, incarnée par la première des walkyries, la bien-aimée de son père, Brünnhilde. C’est aussi le nœud de toutes les contradictions de ce Wotan, décidemment bien humain. Dieu des dieux il est le gardien des règles et, notamment, de la règle morale et des liens sacrés du mariage, ce que ne manque pas de lui rappeler son épouse Fricka. Ce Dieu tout-puissant est aussi le gardien de l’équilibre de la nature et des contrats. Or, il dérogea à tout cela lui-même pour asseoir son pouvoir, sa puissance et construire le Walhalla. Parjure dès le prologue, il rompt aussi l’équilibre de la nature, puisque l’or a été volé aux filles du Rhin qui ne cessent de le pleurer. Wotan est bien dans la contradiction totale. Mais si ajoute encore sa préférence pour l’amour plutôt que pour les liens sacrés du mariage. Lui-même est bien volage. Ainsi en va-t-il toujours du Dieu des dieux, qu’il s’appelle Jupiter ou Wotan.

La Walkyrie restera finalement fidèle au Wotan de l’amour, quitte à trahir les règles édictées par le Wotan des lois, mais qu’il ne respecte pas lui-même. Fidèle en quelque sorte à la vraie conscience de Wotan, elle va déroger aux ordres du père parce que ce sont les fausses règles des dieux et qu’elle veut rester fidèle à son père. Etre la fille plutôt que la vierge, tel est le choix de Brünnhilde quand Wotan fera le choix du dieu plutôt que du père. Et parce qu’elle a désobéi au dieu en faisant la volonté du père, elle sera condamnée à devenir une simple mortelle. Il y a là, finalement, une certaine logique interne à l’œuvre décidément bien construite par Wagner. Ultime concession du père, il consentira à faire ériger un cercle de feu pour que l’homme qui la conquerra soit au moins un homme héroïque, un être sans peur.

Bien sûr, nous faisons connaissance de multiples et nouveaux leitmotive avec La Walkyrie, à commencer par la célèbre chevauchée, l’épée, motif inspiré du Walhalla, que va retirer avec succès Siegmund pour la défense de sa-bien aimée Sieglinde ; épée qui doit lui garantir le succès du combat puisqu’elle fut laissée là par son père, qui n’est autre que Wotan. On retrouvera Loge à la fin pour l’embrasement du rocher et surtout le thème de l’amour de Siegfried, ultime et superbe chant de Sieglinde quand elle vient d’apprendre de Brünnhilde elle-même qu’elle est enceinte. Par amour pour cet enfant, elle acceptera, bien qu’elle rêve de mort, de fuite dans la forêt profonde, là où personne ne va par crainte du monstrueux dragon qui n’est autre que Fafner.

Comment le MET interprète-t-il cette aventure, célèbre, à la fois, par le chant guerrier des walkyries, par le chant de l’amour humain sublimé à un point tel que ,chez Wagner, il ne peut s’agir que de frère et sœur jumeaux ? On le sait Wagner avait interrompu l’écriture de la Tétralogie au seuil du premier acte de La Walkyrie pour se consacrer à la composition de Tristan et Isolde, ce dont le premier acte garde bien des parentés, puisque de toute la Tétralogie, c’est celui de l’amour pur.

Disons-le d’emblée, une nouvelle fois, la grande révélation de cette tétralogie du MET, est bien le chef et l’orchestre lui-même. Subtile et enveloppante, la direction de James Levine, qui signe là sa deuxième grande production de la Tétralogie au MET (cf. critique de L’Or du Rhin sur le site du CLM), est remarquable de nuances et de perfection. Bien sûr, il faut aimer sa couleur et surtout ses tempos très étirés, sa lenteur, les silences parfois concrétisés en divines attentes, ce que pour ma part, je trouve sublime au point de penser que ce type d’interprétation est parfaitement wagnérienne, enfin ce que j’imagine comme tel…

La deuxième bonne surprise de cette production demeure, comme pour L’Or du Rhin, le décor signé Carl Fillion. Ces grandes pales, sur ce gigantesque axe lui-même mouvant, se révèlent toujours inventives et fil de la continuité de l’œuvre à la fois. Voilà bien un investissement rentable au moins du point de vue scénique, à défaut sans doute de l’être sur le plan financier car c’est un sacré investissement (cf. toujours L’Or du Rhin). Les nouvelles technologies, d’une extraordinaire précision, permettent que ces pales deviennent tour à tour forêts, toit de chaume de la demeure de Hunding, chevaux ( largement applaudis) ou rocher final pour l’embrasement de la Walkyrie, grâce à des projections magnifiques.

Le premier acte donc, celui de l’Amour, est dominé par le couple Siegmund et Sieglinde. Leurs amours sont comme lovées dans cette hutte très belle et protectrice des amours coupables, sur le plan du droit. Le duo vocal est remarquable de tendresse et de justesse de chant. Jonas Kaufmann est tout de suite le grand Siegmund attendu. Il a le timbre du rôle, il en a la sombre diction. Sa puissance vocale et surtout sa tenue de souffle est incroyable, surtout conjuguée avec cette lenteur du tempo voulu par le chef et qui est si redouté des chanteurs. De plus, comme souvent au MET, non seulement il est vocalement Siegmund mais il est physiquement le personnage. Magnifique garçon dont toutes les spectatrices deviennent -à le voir et l’entendre- des Sieglinde de rêve… Eva-Maria Westbroek possède elle aussi la parfaite voix du rôle : diction remarquée de précision, timbre qui est la chaleur de l’amour incarné, et d’une puissance égale à celle de son compagnon dans un engagement bouleversant de sincérité. Ce duo est une perfection que l’on voudrait vite réentendre. Le Hunding de Hans Peter König n’est pas en reste non plus et nous avons avec ce timbre un Hunding puissant mais humanisé, ce qui contribue encore au charme esthétique de tout ce premier acte manifestement très très réussi.

A l’acte deux, qui est le cœur de toute la Tétralogie, on va revoir Wotan, Fricka, épouse légitime et gardienne des lois du mariage et on va faire la connaissance de Brünnhilde, la Walkyrie préférée de Wotan, son père. Un moment toujours très attendu des spectateurs…

On connait ce nœud gordien qui veut que Wotan souhaite d’abord la victoire de Siegmund, lui aussi son fils terrestre, face à Hunding, puis sa terrible lassitude à l’idée de devoir abandonner ce plan de l’amour pour celui de la règle, après le terrible réquisitoire de Fricka que Wotan est obligé d’accepter. On sait que la Walkyrie est chargée de ramener le corps de Siegmund au Walhalla, ce qu’elle ne pourra pas faire par amour de l’Amour, fidèle à la conscience du père mais infidèle au même dieu.

On retrouve ici le Wotan de Bryn Terfel, remarquable d’humanité, à la voix chaude et ample. Moins déçu de lui que dans L’Or du Rhin, il semble plus à l’aise dans ce rôle plus humain. Il est même apparu exceptionnel dans ces scènes d’hésitation et de résignation de la première partie de ce deuxième acte. Stéphanie Blythe en Fricka est elle aussi époustouflante de volume, d’aisance, de dignité, de subtilité du phrasé. Volumineuse, elle aussi, elle incarne puissamment l’épouse outragée et la statique de la règle qui, par nature, ne bouge pas ( elle restera assise sur son trône pendant toute la durée de son chant dans une fixité absolue digne d’une impératrice chinoise…). Là encore, elle est le rôle, même physiquement.

Notre déception sera la Brünnhilde de Deborah Voigt, non qu’elle manquerait de puissance ou de justesse, mais elle ne semble pas assez habitée par son personnage. Elle incarne plus une « encore petite fille » et peut être la verrons-nous évoluer à la fin de Siegfried et au terme ultime fin de la Tétralogie. Mais dans La Walkyrie, je l’ai malheureusement trouvée un peu en-deçà du rôle, même vocalement, à certains moments cependant… Elle peine surtout psychologiquement à être, tour à tour, tendre, puis résolue à la désobéissance et, enfin, implorante vis-à-vis de son père.

De plus, si ce cœur de la Tétralogie est capital, on attendait plus de passion dans la direction d’acteur. Or ce passage important se traîne un peu. A plusieurs reprises, j’attendais qu’il se passe quelque chose et hélas, il ne se passait rien. D’où cette impression de trop grand statisme. L’œil –sans doute symbole d’examen de conscience– semblait fade, sans réelle visibilité quant aux intentions du metteur en scène et, au final, lassant, surtout comparé, par exemple, à l’évolution du gigantesque mouvement lent du pendule de Foucault ou au simple miroir de la même scène chez Chéreau, scène qui avait une autre dimension métaphysique.

Le troisième acte lui-même est un sommet esthétique de l’œuvre. Musicalement, Wagner se fait suavité et douceur tant la supplique de Brünnhilde acceptant la sentence de son dieu (condamnation à devenir simple femme) est bouleversante avant que les adieux de Wotan n’atteignent toute la tendresse du monde d’un père pour sa fille. Or, ce moment piétine un peu également et c’est bien dommage d’en être là, à ce moment précis avant que cette version ne nous touche enfin réellement, mais à la toute extrémité par l’endormissement de la Walkyrie. Son chant ultime est le plus réussi pour Deborah Voigt. La mise en scène et la convocation de Loge atteint là encore une vraie trouvaille esthétique, grâce toujours à ce génial décor : Brünnhilde sur son rocher, la tête en bas, comme prisonnière d’une glace incandescente pourtant, termine l’œuvre dans un accomplissement très réussi, soutenu par la géniale musique de Wagner. Car, bien évidemment, c’est encore là, dans cette musique, que se trouve le véritable sommet de l’art de La Walkyrie.

Patrick THIL

Président d’honneur du CLM