Iphigénie en Tauride au MET

IPHIGÉNIE EN TAURIDE de Christoph Willibald GLUCK

26 Février 2011

 

Il devait faire un bien mauvais temps sur New-York ce 26 Février 2011 puisque le Directeur du Met vint lui-même sur scène annoncer que les deux interprètes principaux - Susan GRAHAM (Mezzo-soprano) et Plácido DOMINGO (Ténor) - souffraient d’un rhume qui pourrait gêner leurs prestations dans l’œuvre qui allait, sous peu, débuter. Il n fut, ureusement, rien.

Christoph-W.GLUCK est né en 1714 et mort en 1787 et reste l’auteur célèbre d’Orphée et Eurydice, créé en 1762. Mais, à part ce succès considérable, GLUCK fut un des seuls compositeurs joué dans les théâtres modernes. En effet, auparavant les opéras étaient surtout construits pour donner aux chanteurs l’occasion de faire montre de leur talent en rivalisant d’ornements c’est-à-dire en “ajoutant” des vocalises aux endroits prévus par le compositeur pour le faire et donner ainsi libre cours à leur savoir-faire ainsi qu’à leurs prouesses musicales pour éblouir le public. Il va de soi que cette concentration sur l’exploit vocal se faisait au détriment de la vraisemblance dramatique et de la cohérence de l’histoire. L’Orphée de C.W.GLUCK fut donc le premier opéra qui mit l’accent sur l’intensité dramatique tout en respectant l’importance de la voix et du “beau chant”. Le compositeur - comme on le verra d’ailleurs dans l’opéra représenté - tentera de rétablir un équilibre entre les parties chantées et les parties instrumentales. Ces réformes dans la composition des opéras donnèrent lieu à de grandes querelles - comme toujours - entre “modernes” et “anciens” et les partisans des deux clans en arrivèrent même au duel pour régler à fleurets mouchetés l’issue de la querelle !

GLUCK avait 65 ans quand il écrivit Iphigénie en Tauride. On raconte qu’un contemporain fit remarquer qu’il y avait de nombreux passages très beaux dans l’opéra. “Il n’y en a qu’un répliqua l’Abbé ARNAUD”. “Lequel?” “L’œuvre entière! ” L’action se passe en Tauride après la guerre de Troie. Agamemnon, roi de Mycènes, a été assassiné par son épouse Clytemnestre. Oreste, leur fils, tue sa mère pour venger son père alors qu’Iphigénie, devenue prêtresse sur l‘Ile de Tauride, ignore tout de ces évènements car elle n’a pas revu son frère depuis de nombreuses années. De cette famille décimée, il ne reste qu’une fille : Électre. Le hasard veut qu’Oreste et son ami Pylade soient capturés par les Scythes et amenés sur l’Ile de Tauride. Ils racontent qu’Oreste parle sans cesse d’un crime qu’il a commis et pour lequel il est poursuivi par les Furies. Dans l’Acte II, Oreste révèle son forfait à celle qu’il ne sait pas être sa sœur car il perd la raison et la prêtresse le questionne pour l’apaiser. C’est alors qu’Iphigénie est frappée au début de l’Acte III par la ressemblance d’Oreste avec son frère. Elle demande alors à Oreste de porter une lettre à Électre mais ce dernier ne veut pas quitter son ami Pylade et l’abandonner aux Scythes. Pylade accepte de porter la lettre et espère aussi pouvoir sauver Oreste. Au moment du sacrifice réclamé par Thoas, Iphigénie reconnaît son frère et devant la détermination de Thoas à exiger le sacrifice, Iphigénie préfère mourir avec son frère. Pylade, accompagné de renforts, pénètre dans le temple et tue Thoas en combat. La déesse Diane apparaît. Elle pardonne à Oreste son crime et rend aux Grecs son portrait que les Scythes avaient volé et autour duquel ils avaient bâti le temple dans lequel se déroule entièrement l’opéra.

Cette œuvre est intéressante à plus d’un point de vue. Elle mélange à la fois un drame familial aux conséquences dramatiques qui aboutit à l’éclatement d’une famille et, d’autre part, l’intercession des dieux qui, à la fin, viennent rétablir l’ordre et le bon droit. Il y a donc une sorte de charnière entre ce qui est de l’ordre de l’opéra classique où les dieux sont omniprésents et règlent le sort des humains et ce qui annonce un mode d’écriture plus intimiste où les conflits internes des personnages viennent alimenter le déroulement de l’histoire. Ici, Oreste, perclus de culpabilité - il est matricide - semble perdre la raison et obsédé par son forfait dont le souvenir est vivace. Malgré les efforts et l’aide de son ami Pylade; il est comme rivé à ce souvenir tragique qui le pousse vers la folie. Il s’agit donc d’un opéra assez intimiste joué, certes, sur le modèle de la tragédie classique en un lieu unique mais où l’accent est porté sur les états d’âme des trois personnages : Iphigénie, Oreste et Pylade.

Nul doute, alors, que ces rôles doivent être portés par des chanteurs exceptionnels qui doivent, à la fois, vaincre les difficultés d’une partition qui en comportes quelques unes mais aussi “dramatiser” leurs prestations pour tenter de rendre compte du conflit violent qui les anime. En ce sens, le travail du metteur en scène - Stephen WADSWORTH - est remarquable en ce qu’il concentre bien son intérêt sur le déploiement du drame et ses implications psychologiques. Les trois chanteurs - si l’on y ajoute Paul GROVES dans le rôle de Pylade - semblent bien rentrer dans ce parti-pris scénographique qui sert admirablement l’intensité de l’œuvre. Susan GRAHAM est toute en force retenue et évite le piège d’un “pathos” grandiloquent. Elle donne dans une élocution parfaite - l’opéra est chanté en français - toute la finesse de la partition et du conflit interne qui la ronge. Car si elle a quitté sa famille; elle ne l’a pas oubliée ! Paul GROVES, ténor, est un Pylade magnifique qui déclarera, lors de l’interview réalisé durant l’entracte par Natalie DESSAY, qu’il comprend mieux ce rôle et cette œuvre depuis que lui-même est père ! Diction absolument parfaite, sensibilité extrême, souplesse de la voix dans ce rôle difficile de l’ami et confident un peu en retrait d’Oreste. Enfin, Plácido DOMINGO campe un Oreste pris dans les affres du remords et les conséquences d’un drame qui a ravagé sa famille. Cependant,  cet immense artiste ne paraît pas toujours à l’aise dans ce rôle peut-être trop intériorisé. Sa diction, toujours  aléatoire lorsqu'il chante dans la langue de Molière, est ici  fortement teintée d’italien et contraste avec le français parfait de ses partenaires (d'où un sur-titrage inutile). Nous sommes tellement habitués à voir et à entendre ce grand chanteur dans les rôles qui ont fait sa réputation que nous avons, peut-être, du mal à croire à ce personnage plus classique.

La direction d’orchestre de Patrick SUMMERS est précise et efficace et le travail des chœurs, qui interviennent beaucoup dans le premier et le dernier actes, contribuent au succès de cette œuvre qui voit des fleurs tomber au pied de Susan GRAHAM au salut final. A juste titre !

Jean-Pierre VIDIT