Il Trovatore au MET

Il Trovatore au MET: un troubadour peu inspiré

 

Les fidèles spectateurs des retransmissions lyriques du MET ont pu, avec celle du Trouvère, le samedi 30 avril 2011, trouver une réponse supplémentaire à la problématique exposée par Richard Strauss dans Capriccio, diffusé une semaine auparavant : à l’alternative, prima la musica, dopo le parole / prima le parole, dopo la musica, qui devrait guider la composition d’un opéra, Verdi semble répondre : « prima le voci, dopo le parole ».

Il est difficile, en effet, de s’attacher de nos jours au livret « abracadabrantesque » tiré d’un drame espagnol, El Trobador, écrit par Antonio García Gutiérrez en 1836. Paradoxalement, cela n’empêche nullement les personnages d’incarner, avec une poignante intensité, toute la gamme des plus déchirantes passions humaines. Cela tient au génie musical de Verdi comme à l’habileté de Salvadore Cammarano qui signe avec ce livret, juste avant de mourir, sa quatrième et ultime collaboration avec le maître de Busseto. Comme il l’a déjà fait, à ses débuts, pour Lucia di Lammermoor, le librettiste recentre chaque acte autour d’un événement ou d’un personnage, soulignant ainsi les temps forts d’une action ramenée à ses moments essentiels. Les scènes alternent soli, duos et scènes d’ensemble. Ainsi, jamais l’intérêt et la tension dramatique ne retombent, d’autant plus que l’inventivité mélodique est sans cesse jaillissante.

Cet opéra exige un quatuor vocal réunissant les tessitures fondamentales de la voix humaine. Il oppose, d’une façon devenue classique, les voix aériennes des êtres purs (soprano, ténor) aux timbres sombres des personnages machiavéliques (mezzo, baryton). Ecrite après Rigoletto (1851) et en même temps que La Traviata (1853), la partition exige des chanteurs une parfaite technique belcantiste liée au mordant de l’articulation, à la projection du son et à la faculté de lui donner de la puissance, propre au chant di slancio, spécifique de l’art lyrique de la fin du XIXème siècle. Aussi rien d’étonnant que Toscanini ait pu affirmer au sujet de la distribution du Trouvère : « il suffit de prendre les quatre meilleurs chanteurs du monde ». Il aurait pu ajouter : dirigés par le meilleur chef d’orchestre.

Hélas, Marco Armiliato semblait peu inspiré, à la tête de l’orchestre du Met, ne sachant pas donner son élan à la partition et privant les personnages de la folle passion qui, seule, explique leurs actes. Il fallut attendre le troisième acte pour commencer à éprouver de l’intérêt pour eux. Seul Dmitri Hvorostovsky possède le physique, la présence scénique et l’autorité vocale qui font du Comte de Luna un personnage qu’on adore détester. Sondra Radvanovsky use avec un certain bonheur des sons filés de Leonora, faute d’avoir l’aigu puissant d’une vraie soprano verdienne. La comédienne convainc peu. Sans doute le metteur en scène, Charles Edwards, confond-il agitation et jeu expressif, obligeant trop souvent ses acteurs à se livrer à un concours de plongeons au sol, faute de savoir les faire bouger autrement. On attendait beaucoup de Marcelo Alvarez. Sa prestation vocale est correcte mais n’offre rien d’enthousiasmant ; quant à sa gestique, elle frôle la gesticulation, souvent en contradiction avec la ligne vocale à tenir. Reste Dolora Zajick : elle a certes le physique du rôle mais une voix nettement tranchée entre le registre haut et grave de sa tessiture. La direction placide du chef ne lui permet guère d’exprimer le désir de vengeance et la douleur qui la tourmentent. Bonne prestation de Stefan Kocán en Ferrando. Les scènes d’ensemble souffrent des mêmes défauts d’agitation et d’ajouts de personnages inutiles (comme l’arrivée de filles à soldats, inventée de toutes pièces, à l’acte III) qui empêchent l’auditeur de goûter les magnifiques chœurs de la partition.

Ajoutons que l’audition, au moins en salle 5, a été particulièrement médiocre à cause d’un son souvent sourd et monophonique. Quant au plaisir des yeux, ce n’est pas la laideur des costumes ni la grisaille générale des décors, à peine esquissés, qui invitaient au rêve. Elles avaient pour seul avantage de rendre plus attractive la blanche chevelure du comte de Luna, au moins pour certaines spectatrices.

 

Danielle Pister