Don Pasquale au MET

Don Pasquale au MET : Una Norina, « di qualità ! di qualità ! »

 

Dans le cadre des ses retransmissions depuis le Metropolitan Opera, Kinépolis offrait aux amateurs d’opéra, le samedi 13 novembre 2010, la possibilité de voir et entendre Don Pasquale, créé en 1843, au Théâtre-Italien de Paris, deux ans avant que Donizetti, victime de la syphilis, cesse d’écrire et ne meure en 1848.

Cet opéra-bouffe, peu joué dans la France d’aujourd’hui, fut pourtant avec L’Elisir d’amore (1832) -auquel il fut longtemps préféré-, et Lucia di Lammermoor (1835), l’une des œuvres de l’abondante production du maître de Bergame qui ne quitta jamais l’affiche. La discographie a bien servi l’œuvre depuis la vieille version Sabjano de 1932 jusqu’aux récentes productions DVD.

L’attente du public n’a pu qu’être comblée par une prestation musicale de haut niveau, par une mise en scène qui sait amuser sans vulgarité et par des chanteurs aussi agréables à regarder qu’à entendre.

L’intrigue puise dans le vieux fond de la commedia dell’arte : c’est l’histoire classique du méchant barbon concupiscent, Don Pasquale, digne héritier du Pantalone de la tradition italienne, dupé par un couple de jeunes amoureux, son propre neveu Ernesto, sorte de Lelio mélancolique, à qui il refuse le droit d’épouser une jeune veuve, Norina, ravissante mais désargentée. Le docteur Malatesta, ami d’Ernesto, sorte de Scapin, décide de faire céder Don Pasquale dont il a la confiance. Il présente au vieillard, résolu à se marier pour déshériter son neveu indocile, le meilleur des partis possibles, sa prétendue sœur qui n’est autre que Norina. Tout n’est que prétexte à quiproquos et bouffonneries, ce qui n’exclut nullement une musique raffinée, jusqu’à ce que la rusée et insolente Norina –à mi-chemin entre la Colombine et l’Isabelle de la commedia dell’arte, lui fasse vivre un tel enfer qu’il accepte enfin le mariage des jeunes gens. Le rôle fut créé par la célèbre Giula Grisi.

La musique sonne, avec certains crescendos dans les ensembles ou les duos comiques, comme du Rossini et possède aussi la qualité d’écriture mélodique du Donizetti belcantiste, notamment dans la célèbre romance du ténor au dernier acte ; le quatuor qui clôt le second acte n’est pas sans rappeler, par la superposition des lignes mélodiques propres à chaque protagoniste, l’architecture du sextuor de Lucia. On peut penser cependant que Donizetti n’a plus tout à fait la fraîcheur et l’inventivité qui charment d’un bout à l’autre de L’Elisir d’amore.

Le Metropolitan offre, à son habitude, un plateau de choix où règne, dans tout l’éclat de sa maturité vocale et physique, la Norina d’Anna Netrebko : visiblement heureuse de jouer les chipies, découvrant généreusement les charmes séducteurs de sa voix comme ceux débordants de son décolleté ou de son jupon, elle passe, avec un naturel confondant, de la séduction de l’amoureuse à la fureur (feinte) de l’épouse abusive. C’est dans cette même production que les New-Yorkais avaient découvert la soprano ukrainienne, en 2006. Elle retrouve le baryton polonais Mariusz Kwiecien, l’Enrico de la Lucia qu’ils chantaient tous deux en février 2008 sur cette même scène. Manipulateur sympathique, puisqu’il agit par amitié, il se révèle aussi efficace vocalement que dramatiquement dans le rôle du docteur Malatesta, rôle créé par le fameux Tamburini. Il forme un duo comique qui fonctionne parfaitement avec le Don Pasquale du baryton-basse américain, John Del Carlo, habitué des rôles de composition au Met depuis 1993. Le physique d’ogre menaçant de ce dernier cache une âme de gros bébé qui se laisse facilement berner par plus rusé que lui. Le personnage peut annoncer par certains côtés le Falstaff de Verdi. L’américain Matthew Polenzani, dans le rôle du neveu brimé, apporte une note d’émotion par le charme de sa voix de ténor lyrique, à la technique impeccable dans le mezza voce comme dans les forte.

La mise en scène tout en mouvements rapides, les décors très colorés, créent à la fois l’atmosphère sensuelle d’une ville italienne du sud et les conditions d’un comique bon enfant. Sans chercher une quelconque actualisation, inutile dans cette fable éternelle, ou une interprétation sociologique ou politique chère à nos scènes européennes, le décorateur glisse quelques détails humoristiques dans les accessoires pour s’amuser des conventions du genre, comme le parasol de plage sur la terrasse, la robe de Norina au second acte, qui hésite entre le costume de scène de Fiora Tosca et celui d’une dompteuse de fauves, outrageusement fendue sur les bas rose de l’héroïne.

Mais la réussite de la soirée doit beaucoup au Maestro James Levine, âgé de 67 ans et, depuis juin 1971, directeur musical du Metropolitan. Il a fait de son orchestre une des meilleures phalanges lyriques actuelles. Le public ne s’y trompe pas qui lui fait une ovation dès son entrée dans la fosse. On ne peut qu’admirer la ductilité de sa baguette qui passe sans coup férir de L’Or du Rhin, qui ouvrait brillamment la saison, à l’opéra-bouffe. La partition de Donizetti, très bien écrite, souvent subtile, a besoin d’un grand musicien pour être pleinement mise en valeur. On ne peut que saluer le courage de ce chef, qui a subi récemment une opération du dos et qui a encore, visiblement, des difficultés à se mouvoir. Mais, dès qu’il lève sa baguette, il soutient avec une rare intelligence musicale, instrumentistes et solistes, se mettant au service de l’œuvre sans jamais chercher à se mettre en avant.

Voilà de « la belle ouvrage » comme on rêve d’en voir -et entendre- plus souvent et qui prouve la vitalité du genre.

Mais est-on condamné, dorénavant, à aller au cinéma pour aller à l’opéra ?

Danielle Pister