Jane Rhodes (1929-2011)

 La mort de Jane Rhodes (7 mai 2011)

Carmen s’en est allée

 

 

Le nom de Jane Rhodes restera attaché à deux prises de rôle où son tempérament flamboyant a pu se déployer dans tout son éclat : Carmen (quand l’œuvre de Bizet quitte, en 1959, la scène de l’Opéra-Comique, où elle a toujours été jouée depuis 1875, pour celle du Palais-Garnier) et La Périchole (donnée au Théâtre de Paris en 1969). Les deux spectacles, mis en valeur par des mises en scène somptueuses, de Raymond Rouleau, pour le premier, de Maurice Lehmann pour le second, ont d’autant plus marqué les mémoires des Français qu’ils ont bénéficié de retransmissions radiotélévisées qui ont popularisé l’image de celle que les médias n’hésitèrent pas à surnommer la « Bardot de l’Opéra ».

La nature a en effet comblé la jeune cantatrice, née le 13 mars 1929 à Paris, de multiples dons : un physique de rêve, une voix exceptionnellement longue (du contralto au soprano lyrique à l’origine) qui lui permettra de chanter les rôles de mezzo et de soprano, et un réel talent de comédienne. Attirée par le théâtre, elle a suivi les célèbres cours d'Art Dramatique de la rue Blanche et a même travaillé avec Louis Jouvet. Mais sa rencontre, alors qu’elle n’a que 14 ans, avec la mezzo-soprano Hélène Bouvier, décide de son sort.

Jane Rhodes commence dans les chœurs du Chanteur de Mexico au Châtelet. Mais, ses vrais débuts ont lieu à Nancy, en 1953, dans la Marguerite de La Damnation de Faust. Elle est distribuée en province, outre Berlioz et Tosca, dans Charlotte de Werther, Lisa de La Dame de Pique, Grisélidis de Massenet, Les Deux Veuves de Smetana et des ouvrages contemporains, Le Château de Barbe Bleue de Bartók, Le Prisonnier de Dallapiccola, qui la font rechercher pour des créations : La mort à Bâle de Conrad Beck, ; La vérité de Jeanne de Jolivet, créée le 20 mai 1956 devant la maison de Jeanne d'Arc à Domrémy pour les célébrations du 500ème anniversaire du procès de sa réhabilitation ; Cantate pour une démente de Maurice Jarre ; Le serment de Tansman ; Le chevalier de neige de Maurice Delerue sur un livret de Boris Vian. En 1956, elle crée le rôle d'Isadora dans Le fou de Marcel Landowski, à Nancy. L’année suivante, Jane Rhodes enregistre, en première mondiale, L'Ange de feu de Prokofiev, dirigé par Charles Bruck. Couronnée par deux grands prix du disque, cette réalisation, suivie de La Voix humaine de Francis Poulenc, a un tel retentissement qu’il ouvre à la jeune cantatrice les portes de l'Opéra de Paris, sans en passer par l’audition réglementaire.

Elle débute sur les deux scènes nationales dans La Tosca et La Damnation de Faust avant de chanter Salomé de Richard Strauss sous la direction d'André Cluytens, aux côtés de Ramon Vinay et Rita Gorr. En 1959, vient la consécration avec Carmen dirigée, au Palais Garnier, par celui qui deviendra son mari, Roberto Benzi. Le metteur en scène-cinéaste Raymond Rouleau la laisse inventer son personnage et, émerveillé par sa liberté et sa flamme naturelle, lui déclare : « Tu es ma divine folle ! »

Jane Rhodes exportera sa Carmen partout en Europe jusqu’aux deux Amériques et au Japon. En 1962, elle tourne le film The drama of Carmen pour la CBS sous la direction de Léonard Bernstein qui essaiera de la convaincre de rester aux Etats-Unis. Mais elle ne voulut pas rompre son contrat avec l’Opéra de Paris. Elle chantera cependant au Met, en 1962 et en allemand, Salomé.

Jane Rhodes est dédicataire du drame lyrique Les Adieux de Marcel Landowski créé à l’Opéra-Comique, en 1961. Elle aborde d’autres répertoires : à Aix en Provence, en 1961 et 1964, avec le rôle éponyme du Couronnement de Poppée ; au Festival du Marais en 1964, avec la Phèdre d’Hippolyte et Aricie. L’Opéra de Paris lui offre l’occasion d’aborder le rôle d’Eboli dans Don Carlos et de retrouver la Marguerite de Berlioz dans la conception provocante de Maurice Béjart. A l’Opéra-Comique, elle chante en 1968, dans un même spectacle, L’Heure Espagnole de Ravel et La Voix humaine de Poulenc.

Ses talents de comédienne comme de chanteuse, qui firent merveille dans les grands rôles tragiques des grands opéras vont lui permettre d’aborder, avant d’autres cantatrices françaises qui le firent avant tout au disque, les personnages d’Offenbach exigeants un tempérament comique et un grand sens de l’humour : La Belle Hélène, à Strasbourg en 1962 et 1977, La Périchole, pour quelques 400 représentations à Paris dans les décors du peintre Jean Carzou, rôles où son pouvoir de séduction se déploie pour le plus grand plaisir des spectateurs.

Son caractère bien trempé a parfois suscité des difficultés avec les directeurs d’Opéra. Elle se tourne alors vers le récital qui lui permet de mettre en valeur ses talents de musicienne et de diseuse dans la mélodie française (Duparc, Debussy, Ravel, Fauré, Poulenc, Milhaud) et le lied allemand (notamment Brahms), accompagnée par des pianistes comme Christian Ivaldi, Pascal Rogé.

Elle a consacré ses dernières années, toujours avec la même passion, à l’enseignement de l’art du chant.

Force est de constater, à l’heure où Jane Rhodes nous quitte, qu’elle a partagé, à de rares exceptions, le sort des artistes français qui ont commencé leur carrière après la Seconde Guerre mondiale : d’abord, un enfermement dans l’Hexagone, préjudiciable au rayonnement du chant français, dont nous payons le prix fort aujourd’hui ; s’y ajoute une maigre reconnaissance nationale, les citriques français ayant trop souvent fait preuve d’esprit partisan et de dénigrement systématique ; achevant le tout, une politique d’enregistrement désastreuse nous prive de témoignages précieux : comment ne pas regretter qu’on ne dispose pas de l’intégrale de cette Carmen qui fit tant de bruit en 1959 ? Or l’INA possède certainement des trésors qu’elle thésaurise à on ne sait quelles fins.

Reste l’hommage du public. Gageons qu’il ne manquera pas à Jane Rhodes.

Danielle Pister