Messiaen à la Cathédrale

Messiaen et Le Salon de Musique à la Cathédrale de Metz 

 

Le salon de musique

 

 Le mercredi 25 mai 2011, la cathédrale de Metz prêtait son cadre prestigieux pour un concert organisé, dans le cadre du second cycle « Révélations », par les « Chemins d’Art et de Foi en Moselle ». Sous le patronage éclairé du chanoine Robert Ferry, l’ensemble de musique de chambre, « Le Salon de Musique » donnait le Quatuor pour la fin du Temps d’Olivier Messiaen, œuvre hors norme, tant par sa conception que par les conditions de sa composition et de sa création.

 

Mobilisé comme simple soldat au début de la Seconde Guerre mondiale, Messiaen, alors âgé de 32 ans, est fait prisonnier en 1940 et envoyé en Allemagne, au Stalag VIII-A de Görlitz. Dès le début de sa réclusion, il rencontre, parmi ses compagnons d’infortune, d’excellents instrumentistes. Il écrira ce quatuor en huit mouvements, en fonction de leurs compétences : le clarinettiste Henri Akoka, le violoniste Jean Le Boulaire, le violoncelliste Etienne Pasquier, futur membre fondateur, avec ses frères, du Trio Pasquier, le compositeur se réservant la partie piano. La première a lieu dans le stalag, le 15 janvier 1941.

 

 

 

Habité d’une foi profonde, le musicien retrouve naturellement, « aux heures de dépouillement total, […] les idées-forces qui dirigent une vie ». Il va les puiser dans le texte de l’Apocalypse, attribué, selon la tradition, à Jean l’Evangéliste, lors de son exil à Patmos. Pour l’auditeur d’aujourd’hui, souvent éloigné de la parole évangélique, la force de cette musique s’impose au-delà de toute croyance : l’alternance de moments élégiaques et de rythmes dérangeants par leur violence et leurs accents dissonants, renvoie plus immédiatement à la situation de ces hommes broyés par la violence de la guerre. Tiraillés entre l’aspiration à une délivrance prochaine et l’angoisse quotidienne d’une vie comme figée dans un temps immobile, seule leur reste sensible le rythme obsessionnel d’une douleur, sans cesse renouvelée par l’enfermement. Les accords au piano créent, notamment dans le premier mouvement, une forme sans commencement ni fin, que Messiaen appelle « pédale rythmique », traduction d’une menace sourdement omniprésente. Dans les deux premiers mouvements, où intervient le quatuor dans son entier, le violon et la clarinette imitent le chant des oiseaux. Mais ce ramage, confié à la seule clarinette dans le mouvement III, devient menace tant les changements de timbre et le triple crescendo détruisent toute idée de sérénité.

Si leçon spirituelle il y a, elle réside dans le refus absolu de toute résignation : porteuse de mort, c’est contre elle qu’il faut se défendre si l’on veut survivre. L’Espérance sourd dans le dépassement du dysfonctionnement rythmique que cette partition ressasse. Le mouvement extrêmement lent du mouvement V, dont le violoncelle fait entendre le chant « majestueux, recueilli, très expressif » et le piano les harmonies répétées, tend vers une eurythmie apaisante. Les mouvements VI (« rythmiquement le morceau le plus caractéristique de la série », selon Messian) et VII, où l’Ange annonce la fin du Temps, en écho au mouvement II, jouent sur des « rythmes non rétrogradables », avec leur axe de symétrie matérialisé par une note brève, caractéristique du compositeur. Le mouvement VIII final, « Louange à l’Immortalité de Jésus », repose sur une mélodie jouée au violon avec accompagnement au piano. L’ascension spirituelle devient palpable par la montée finale vers l’aigu du son impalpable, comme irréel, du violon.

Cette œuvre, terriblement exigeante pour les solistes, met à nu leurs capacités techniques : Philippe Baudry (violoncelle), David Violi (piano), Nathalie Shaw (violon), Jérôme Schmitt (clarinette) ont non seulement surmonté avec brio les difficultés de l’écriture musicale mais ils ont surtout communié dans une même ferveur interprétative. Elle ne pouvait qu’emporter l’adhésion du public nombreux qui se pressait dans la chapelle absidiale de la cathédrale ce soir-là.

En bis, une transcription de La Pavane pour une Infante défunte de Ravel, impeccable techniquement mais un peu décalée, il faut bien en convenir, en un tel lieu.

 

Danielle Pister