La 3° de Mahler à l'Arsenal

 Jacques Mercier, catalyseur de forces telluriques et spirituelles

 

Quelle était la meilleure façon d’aborder l’immense Troisième symphonie de Mahler sinon que de fusionner, temporairement, deux formations qui se connaissent puisqu’elles ont déjà fait route ensemble et sont de pointure quasi-identique ? On avait ainsi mis la barre légèrement au dessus des cent musiciens, au concert de clôture de saison de l’Orchestre National de Lorraine associé à la Philharmonie de la Radio de Sarrebrück-Kaiserslautern, Jacques Mercier, au gouvernail, portant, à L’Arsenal, l’ouvrage à son acmé.

Le plateau de cordes (près de 60), touchant presque les deux extrémités de la scène, y déploya sa large étoffe, respira dans un plus vaste espace, et restitua ainsi cette musique en adéquation avec l’univers spatial typiquement mahlérien . Et les cuivres aux larges perces (par quatre et les cors à neuf), livraient leurs accents hallucinatoires et leurs reflets rougeoyants qui s’éloignaient parfois de l’alchimie souhaitée par le compositeur, mais leur clarté, leur netteté et le piquant aigu des trompettes bouchées, traduisaient bien le sarcasme intentionnel de sa plume. Beau travail de pupitres en tout cas.

DEUX CLIMATS DIFFERENTS

Alors, quelle vision de l’oeuvre en eut le chef ? Comme la partition est protéiforme, il convenait d’observer une certaine distance pour en appréhender tous les paramètres. Parmi les cent versions et plus, d’aucuns y ont commis le péché d’égo, comme le magnifique et sanguin Kondrachine à Moscou, frôlant la démesure, et un peu Bernstein, à l’incroyable énergie lorsqu’il la dirigea au Châtelet avec l’Orchestre de Paris (1970) et dont le magnétisme lui valut une « standing ovation » de près de dix minutes ! D’autres, comme Chailly, l’ont tirée vers une contemporanéïté foulant la ligne jaune de son Concertgebouw. Dira-t-on par contre, que Jacques Mercier aurait quelque affinité avec Boulez qui en signa la plus rapide (1 h.35), bien qu’il ait tourné le dos à la lecture objective avec son Philharmonique de Vienne, au profit d’une suggestion idéalisée de la nature vécue en rêve ? Notre Messin (qui la couvre en 1h39) en étale mieux les mouvements lents, s’éloigne de la notion banalement descriptive et picturale à fresques, et lui préfère la narration tout en contrastes et à étages multiples. Il sépare nettement le climat qui enveloppe la première partie, (Kräftig), entre extase et frénésie, longue errance et divagation, et celui de la seconde, où le sentiment de l’être affleure dès que les voix humaines apparaissent, et dont le solo nocturne de la mezzo évoque l’infini. Globalement, Mercier a voulu observer une certaine simplicité sans être simpliste dans l’expression mélodique, traduire un état naturel et pudique et bannir les effets surérogatoires et l’expressivité outrée au bénéfice d’une manière de béatitude sereine. C’est l’ultime partie la plus émouvante, dans laquelle le chœur féminin (à 45) et le chœur d’enfants (21), sont animés de cette trémulante sensibilité au travers d’une subtilité limpide. Le regain vocal des garçons achève l’ascension générale vers l’arachnéen firmament, comme une dévotion à la nature sublimée. C’est surtout cet indicible supplément d’âme qui a magnétisé l’auditoire.

 

Georges MASSON