Chopin au château de Pange

Il était une fois…une soirée Chopin au château de Pange

 

 

 

Il y a quelques années, les touristes débarquant dans la capitale britannique ou dans « Big Appple », se voyaient proposer un spectacle intitulé « The London (ou New-York) Experience ». Par des images spectaculaires et une bande-son susceptibles de susciter de fortes émotions, le nouvel arrivant était plongé dans un univers inconnu et fascinant à la fois.

Toute révérence gardée, il est tentant de parler de « Chopin Experience », dans le sens complexe du mot anglo-saxon -aventure, découverte, rencontre-, pour qualifier le concert proposé par le pianiste, Jacques Humbert, et la récitante-interprète, Christiane Devaux-Markiewicz, le samedi 20 mai 2011, au château de Pange.

 

L’aventure commence dès l’arrivée dans le parc où le Marquis Roland de Pange, hôte de ces lieux, accueille, avec une élégance toute aristocratique, chaque arrivant comme un invité personnel. Sur son conseil, chacun s’égaie dans les jardins et contemple, dans le reflet de l’eau qui le borde, la silhouette du château que dorent les rayons déclinants du soleil. On se sent prêt à larguer les amarres pour d’autres temps, d’autres rives. Il n’est pas jusqu’au salon, où se tient l’événement, orné de portraits de famille -dont ceux de François et Jacques de Pange enfants, contemporains du poète Chénier, auxquels Edith de Pange vient de consacrer un ouvrage-, qui ne fasse songer à ces soirées qui se tenaient dans les belles demeures du Paris du XIXème siècle, et pourquoi pas à Nohant. Simplement, on devait y être moins nombreux.

Mais l’aventure est avant tout musicale et l’affiche annonçant, « Il était une fois … Frédéric Chopin », ne donne qu’une faible idée de la teneur du spectacle. Concert scénarisé dans un embryon de décor, appuyé sur le récit de la vie du musicien, il fait des deux protagonistes de la soirée, les acteurs mêmes de l’action : le pianiste, comme attendu, est en queue de pie ; la récitante, porte un costume rouge, une sobre coiffe noire qu’elle troque, suivant le moment, contre une autre de couleur écarlate et ornée de fleurs. Elle semble sortir d’une gravure du XIXème siècle. Surprise, aux moments forts du récit, le soliste joue Chopin non seulement au clavier mais il prend la parole pour exprimer, à la première personne, la colère ou le désespoir du musicien.

 

Au début, comme chaque fois qu’on se trouve en terra incognita, on peut être saisi par la crainte d’un survol partiel et superficiel de l’œuvre : chaque opus choisi (plus d’une cinquantaine) est réduit à quelques extraits ; musique et récit se superposent presque tout le temps, au risque de rendre inaudible l’une ou l’autre. Pourtant, très rapidement, le charme opère : paroles et piano s’épousent parfaitement. Le texte, très habilement construit par Christiane Devaux-Markiewicz et dit avec autant de malice que de sensibilité, raconte la vie de Chopin de l’intérieur, sans jamais tomber dans les clichés rebattus, grâce à des extraits pertinents tirés des correspondances du compositeur et de ses proches, ainsi que d’articles de journaux. Chaque mot entre en résonnance avec chaque accord pianistique. Peut-être que l’opéra, que Chopin n’a jamais écrit, naît-il de cette alchimie inventive et audacieuse.

L’aventure se fait ainsi découverte. Si la plupart des pièces pour piano entendues sont familières aux admirateurs de Chopin, en revanche, bien plus rares sont les mélodies, interprétées ici dans leur langue originale langue, le polonais. La récitante passe, en effet, avec le plus grand naturel, du parler au chant. La réception des œuvres en est renouvelée : l’intimité musicale profonde de Jacques Humbert avec le compositeur lui permet, par une fine articulation des pages entre elles, de rendre nécessaire la succession et l’entremêlement des polonaises, mazurkas et autres valses, des sonates, concertos et préludes. Tout en respectant l’esprit de chaque opus, une unité stylistique se dégage de l’ensemble. Elle tient au talent du pianiste qui, aux antipodes d’un Chopin souffreteux pour adolescentes évanescentes, fait entendre un musicien passionné par son art, puisant sa force créatrice dans l’amour de sa terre natale : la veine mélodique du Polonais semble ne devoir jamais s’épuiser.

C’est pourquoi cette soirée devient une véritable rencontre non pas seulement avec deux artistes ou avec une œuvre, mais avec un être de chair et de sang, nommé Frédéric Chopin, toujours présent et dont la langue semble devenir nôtre. Quand, au finale, la récitante lit, parmi différents hommages des contemporains, quelques lignes parues dans une gazette polonaise, l’absence de toute traduction n’induit aucune frustration. Les accents de cette langue, sans doute inconnue à la plupart des présents, portés par l’émotion palpable de la récitante, nous touchent au-delà du sens des mots. On comprend combien ils sont la texture même de la musique de Chopin.

On ne saurait dire à quel point l’entreprise de Jacques Humbert et de Christiane Devaux-Markiewicz constitue un pari complètement fou sur le plan artistique.

 

Jouer, parler, chanter, pendant deux heures quinze, sans la moindre pause, sans le moindre relâchement dans la tension dramatique, exige une technique hors pair, un entendement musical sans faille, une complicité et une intimité avec le compositeur admirables, sans parler de la totale communion des deux interprètes dans la même admiration pour « le Poète du piano ». Le public, étonné au sens fort du terme, ébloui, ravi, a gratifié spontanément, par une longue standing ovation, les deux solistes ou plutôt ce duo franco-polonais, reflet parfait de la dualité culturelle du héros de la soirée.

Si l’occasion s’en présente, n’hésitez pas une seconde : tentez cette « Chopin Experience ». Vous n’écouterez plus l’enfant de Żelazowa Wola avec les mêmes oreilles. Et tant pis pour vous si, en d’autres lieux, vous êtes privés du verre de l’amitié offert, après le concert, par les châtelains de Pange !

Danielle Pister

 

 

"Il était une fois…Frédéric Chopin" (Blénod-lès-Pont-à-Mousson, janvier 2011)