Sir Thomas Beecham (1879-1961)

Il y a cinquante ans, disparaissait Sir Thomas Beecham  

 Né en 1879, Sir Thomas Beecham doit à l’entreprise familiale des laboratoires Beecham une fortune qui lui permit d’étudier la musique en amateur et d’abandonner ses études pour commencer, en 1899, une carrière de chef d’orchestre autodidacte. Il dirige bientôt le New Symphony Orchestra de Londres (1905) et d’autres orchestres de la capitale. Il prouve son originalité d’esprit en choisissant des compositeurs oubliés (Méhul, Paer, Lalo) ou contemporains (d’Indy, Smetana, Strauss). Il se consacre notamment à la défense du compositeur Delius (1862-1934) auquel le lie une indéfectible amitié. Il lui consacrera deux festivals à Londres (1929 et 1946) et une biographie publiée en 1959. Il considérait sa musique comme « aussi séduisante qu’une femme rebelle qu’on décide d’apprivoiser ».

Beecham fonde, avec ses propres deniers, le Beecham Symphony Orchestra (1907) dont il choisit soigneusement les membres. Mais son refus des compromis l’amène à la banqueroute. Grâce à l’appui de son père, il devient directeur de Covent Garden de 1910 à 1913 : il monte de prestigieuses saisons avec les créations londoniennes des Maîtres Chanteurs, Salomé et Elektra. En 1910, il monte pas moins de trente-quatre autres opéras et invite, l’année suivante, les Ballets Russes qui créent, seulement six semaines après Paris, Le Sacre du printemps à Londres. Il a pour assistant le jeune Bruno Walter et invite les grands chefs de l'époque : Pierre Monteux, Richard Strauss, Clemens Krauss, Furtwängler.

Pendant la Première guerre mondiale, il dirige souvent gratuitement en Angleterre et finance l'Orchestre Hallé et le London Symphony Orchestra. Anobli en 1916, il fonde, en 1918, la Beecham Opera Company qui fait faillite en 1920. Il se produit aux États-Unis en 1928 au Carnegie Hall avec l'Orchestre Philharmonique de New York. Il y dirigea, entre autres, le Premier Concerto pour piano  de Tchaïkovski avec, en soliste, le jeune Vladimir Horowitz.

Avec son jeune collègue Malcolm Sargent, Beecham fonde le London Philharmonic Orchestra, formé de 106 musiciens confirmés ou débutants. Il donne son premier concert en 1932 avec l’ouverture du Carnaval romain de Berlioz, signe de l’attachement du chef britannique à la musique française. Avec cet ensemble, il dirige des concerts, enregistre plus de 300 disques et assure des représentations au Covent Garden, dont il est directeur artistique du début des années 30 à 1939. En 1936, il effectue avec le LPO une tournée très controversée en Allemagne nazie : il dut retirer du programme la Symphonie Écossaise de Mendelssohn banni des programmes de concerts par Goebbels. Beecham a ensuite refusé d'autres invitations pour des concerts dans le Reich mais il y revient, en 1937 et 1938, pour enregistrer, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Berlin, La Flûte enchantée.

Dès 1940, il quitte l'Angleterre, ce qui sera perçu, non sans raison, comme une sorte de désertion. Il se produit en Australie, au Canada, à Seattle où il est directeur musical de 1941 à 1943 et à New York où il retrouve, au Metropolitan Opera, son ancien assistant Bruno Walter. Il s’attache surtout au répertoire français : Carmen, Louise (avec Grace Moore), Manon, Faust, Mignon et Les Contes d'Hoffmann..., et dirige non moins de dix-huit orchestres américains pendant la période.

A son retour en Grande-Bretagne, il fonde, en 1944, le Royal Philharmonic Orchestra dont il sera le directeur musical jusqu’à sa mort, en 1961. Il se produisit, à partir de 1946, à Londres, au Festival de Glyndebourne et à travers le monde : une tournée aux USA affiche 49 concerts quotidiens d’affilée. Il passe par l’Argentine pour une série d’opéras au Colón de Buenos Aires. Beecham atteint, dans les années 1950, le summum de sa notoriété, grâce, notamment, à de nombreux contrats d’enregistrements avec EMI (His Master’s Voice et British Columbia). Il continue, dans le même temps, à soutenir la création (première mondiale de l’opéra Irmelin de Delius en 1953) et faire redécouvrir des œuvres oubliées comme Zémire et Azor de Grétry, en 1955.

Son répertoire éclectique comportait, outre Delius et Berlioz, Strauss et Sibelius auquel il consacre un festival en 1938. Son nom reste associé également à Haydn, Schubert et Mozart qu’il vénère particulièrement, sans oublier Puccini qu’il a connu personnellement. Il ne dirigea pas moins de 70 opéras différents dans sa carrière dont neuf de Wagner, huit de Verdi et six de Mozart. Il savait rendre actuels tous ces musiciens qui suscitaient en lui « joie de vivre, et, qui plus est, fierté de vivre ».

Travailleur acharné, il annotait méticuleusement ses partitions et dirigeait le plus souvent de mémoire avec un style très personnel. Il lui arrivait d’oublier de battre la mesure, mais il corrigeait ces carences par un engagement physique de tous les instants et un magnétisme hors du commun, capable de galvaniser orchestre et public. Aussi séducteur que facétieux, aussi incisif qu’élégant, toujours grand seigneur, Beecham était adoré de ses musiciens et du public mais avait des relations souvent conflictuelles avec plusieurs de ses collègues chefs d’orchestre britanniques, comme avec Sir Adrian Boult et Sir John Barbirolli. Il fut particulièrement féroce avec le jeune Rafaël Kubelik qu'il fit écarter de la direction du Covent Garden, en 1958. Mais, dans le même temps, Beecham admirait Pierre Monteux et, plus encore, Wilhelm Furtwängler qu’il a soutenu dans l’immédiat après-guerre. Il a encouragé Rudolf Kempe à lui succéder à la tête du Royal Philarmonic. Il était admiré par Fritz Reiner, Otto Klemperer et Herbert von Karajan.

Il est resté célèbre pour son esprit vif et ses réparties d'un humour cinglant qui faisaient le bonheur des auditoires. Volontiers iconoclaste, il n’hésita pas à affirmer : « Je donnerais tous les Concertos Brandebourgeois pour Manon de Massenet, sûr et certain d'avoir largement gagné au change ». A propos de Bruckner, il déclara : « La seule chose qui m’intéresse c’est de savoir qui, du public, ou de moi-même s’endormira le premier » ; quant à Mahler, il s’exclama à propos du Chant de la terre : « Pourquoi m’avoir infligé ce monstrueux placenta, fruit des amours illicites de Tristan et Isolde ? » Même Beethoven, dont il ne fut pas un des plus grands interprètes, n’est pas épargné : « Les quatre dernières symphonies de Beethoven ont été écrites par un homme sourd et ne devraient être écoutées que par des gens sourds ». Ses bons mots à l’emporte-pièce n’épargnaient ni le milieu musical -« Un musicologue est un homme qui peut lire la musique mais qui ne peut pas l’entendre »-, ni le public : « Il y a deux règles d'or pour un orchestre: commencer ensemble et finir ensemble Le public n'a rien à faire de ce qui se passe entre les deux. » Il pratiquait volontiers la dérision à l’égard de ses compatriotes -« On ne peut pas dire que les Britanniques n’apprécient pas la musique. Ils ne la comprennent peut-être pas mais ils en adorent le bruit »-, comme de lui-même : pour son 70ème anniversaire, après avoir lu les télégrammes envoyés par Strauss, Stravinsky et Sibelius, il demanda, «Rien de Mozart? »

Beecham a publié son autobiographie, A Mingled Chine en 1944. Il devint membre de l’Order of the Companions of Honouren en 1957. Il fut le premier chef d’orchestre britanniques internationalement reconnu, inaugurant une grande lignée de successeurs : Boult, Barbirolli, Marriner, Davis, Gardiner, Rattle. Il fut l’égal de Wilhelm Furtwängler, de Bruno Walter, voire de Toscanini. Il est aujourd'hui toujours apprécié pour ses lectures claires et dynamiques de Mozart et de Haydn, reconnu comme un champion de la musique française (Berlioz, Gounod, Bizet) et de Sibelius. Son enregistrement tardif (1959) de la version réorchestrée du Messie de Haendel, aujourd'hui anachronique, témoigne encore de sa vigueur légendaire. Une formule résume sa vie consacrée à la musique : « Le nécessaire est mon superflu. Seul le luxe m’est nécessaire ».

Pour célébrer le 50ème anniversaire de la disparition du chef d’orchestre, disparu le 8 mars 1961, EMI Classics édite quatre coffrets thématiques à petit prix : le premier célèbre la musique anglaise (inoubliables interprétations de Delius), le deuxième la musique française (dont il reste un spécialiste incontesté), le troisième le grand répertoire symphonique germanique (de Beethoven à Richard Strauss), et le dernier illustre la passion du chef anglais pour Haydn et Mozart. Sa discographie comporte, par ailleurs, quelques-uns des plus grands enregistrements d'opéras du XXème siècle.



Danielle Pister