Rolf Liebermann (1911-1999)

Rolf Liebermann (1911-1999)

 

  

Rolf Liebermann, né à Zurich le 14 septembre 1911, étudie le droit et la musique dans sa ville natale. Saxophoniste dans un orchestre de jazz et chanteur de cabaret à l'occasion, dans les années 30, il aurait eu une liaison avec Lale Andersen, l'interprète allemande de Lili Marlene. Il travaille la direction d’orchestre auprès d’Hermann Scherchen dont il devient l'assistant à Vienne et Budapest, jusqu’en 1938.

Après la Guerre, il partage son activité entre des charges officielles (producteur à Radio Zürich de 1945 à1950, directeur artistique de l’Orchestre de la Radio suisse alémanique à Zurich de 1950 à 1957, directeur de l’orchestre de la Norddeutscher Rundfunk, Radio de l'Allemagne du Nord de Hambourg, de 1957-1959) et la composition musicale. Ses œuvres empruntent, dans un langage expérimental, à une grande variété de styles et de techniques, du baroque français au dodécaphonisme viennois. Il a aussi composé chansons et musique légère. Dès 1947, il se fait connaître avec son spectaculaire Furioso pour orchestre. Il crée des spectacles lyriques : Léonore 40/45 à Bâle, en 1952 ; Pénélope, à Salzbourg, en 1954 ; L’Ecole des femmes, d’après Molière, à Louisville, en 1955, reprise en 1957 à Salzbourg. Il écrit également, en 1954, un Concerto pour jazz-band et orchestre.

De 1959 à 1972, il est intendant de l’Opéra d’Etat de Hambourg dont il fait la première scène lyrique du monde sur le plan de la création (24 opéras parmi lesquels ceux de Krzysztof Penderecki, Hans Werner Henze, Gian Carlo Menotti) et du répertoire contemporain. C’est pourquoi, en 1973, Marcel Landowski et Hugues Gall, à la demande de Jacques Duhamel, alors ministre de la Culture, l’appellent à la tête de la Réunion des théâtres lyriques nationaux. Comme seul un Français pouvait devenir administrateur général, les statuts de la RTLN sont modifiés et Rolf Liebermann est seulement nommé directeur général du Théâtre national de l'Opéra de Paris. Il y restera jusqu’en 1980. Il licencie la troupe permanente et fait appel, pour ses distributions, aux chanteurs, chefs et metteurs en scène internationaux les plus en vue : Teresa Berganza, Placido Domingo, Ruggero Raimondi, Birgit Nilsson, Luciano Pavarotti, Kiri Te Kanawa, Frederica von Stade, Mirella Freni, Piero Cappuccilli, Jon Vickers, Margaret Price, dirigés par Karl Böhm, Georg Solti, Lorin Maazel, Seiji Ozawa.

Il se donne la mission de renouveler le répertoire du Palais Garnier et de la salle Favart en montant plus de cinquante spectacles différents, avec de brillantes distributions et des mises en scènes souvent aussi novatrices que contestées : celles de Giorgio Strehler (Les Noces de Figaro, 1973) ; de Gian Carlo Menotti (La Bohème, 1974, où s’illustrent Luciano Pavarotti puis Plácido Domingo ) ; de Jorge Lavelli (Faust, 1975 et Pelléas et Mélisande, qui fait son entrée au Palais Garnier en 1980) ; de Patrice Chéreau (Les Contes d’Hoffmann, dans une version révisée, 1974 ; Lulu, création mondiale de la version en 3 actes, sous la direction de Pierre Boulez, 1979) ; de Joseph Losey (Boris Godounov, 1980).

Les ambitions de rénovation se heurteront à de nombreuses difficultés : contraintes budgétaires (Rolf Liebermann est mis en cause dans un rapport de l’Inspection générale des finances, à l’initiative de François Bloch-Lainé) ; lourdeurs administratives (Jean Salusse, président du conseil d'administration, se suicide en juillet 1977) ; grève le jour où Valéry Giscard d’Estaing se rend à une représentation de L’Enlèvement au sérail à laquelle il a convié des Français méritants.

En 1985, Rolf Liebermann est rappelé à l’Opéra de Hambourg où il reste jusqu’en 1988. Il reprend la composition : 1987, création de son quatrième opéra La Forêt, commandé par Hugues Gall ; 1992, création de sa dernière œuvre, l'opéra Acquittement pour Médée. Il s’est exprimé sur son travail à Paris dans deux ouvrages : Actes et entractes, Stock, Paris, 1976, et En passant par Paris, Gallimard, Paris, 1980.

Il meurt à Paris le 2 janvier 1999.

Son passage à Paris a marqué un tournant pour l’Opéra de Paris et la vie lyrique en France, au point que l’on parle à son sujet de « l’ère Liebermann ». Pour le meilleur : la première scène nationale retrouva un lustre qu’elle avait perdu depuis longtemps et créa l’évènement dans le monde (Lulu) ; pour le pire : en liquidant, de façon brutale la troupe de l’Opéra, en accaparant les finances disponibles pour la vie lyrique en France au profit du seul Palais Garnier, l’Opéra-Comique fut réduit à la portion congrue et les maisons de province furent étranglées. Les plus graves conséquences concernent le sort des jeunes chanteurs français : ceux-ci ne trouvèrent plus l’occasion de faire leurs premiers pas sur scène puisque le moindre petit rôle fut confié à des étrangers. La province ne tarda pas à imiter Paris, encouragée en cela par des mesures fiscales aberrantes. Ceux qui le purent s’exilèrent, d’autres se réfugièrent dans le baroque. À l’exception de quelques titres phares, le répertoire français fut oublié dans les programmations. C’est toute une école française du chant qui fut menacée de mort, car la nécessaire transmission d’une tradition (au sens noble du terme) passa à la trappe. La France n’a pas fini de payer la note de cette politique de prestige : une génération, au moins, a été sacrifiée qui ne connaissait ni le répertoire national ni l’articulation correcte du français. Contrairement à la pratique encore d’actualité en Angleterre et en Allemagne, les opéras ne sont plus donnés qu’en version originale, handicapant les jeunes chanteurs français novices qui ne consacrent plus assez de temps à apprendre à chanter dans leur langue maternelle. Le public, peu familier de l’opéra, que l’on voudrait à juste titre attirer, n’y trouve pas non plus les meilleures conditions pour son initiation à l’art lyrique (le surtitrage n’étant pas la panacée que l’on imagine).

L’ère Liebermann a constitué une sorte d’Age d’or qui a surtout comblé une certaine catégorie de mélomanes issus, essentiellement, du milieu « bobo » parisien. Comme toutes les utopies, elle était destinée à ne pas durer ; pis, comme certaines d’entre elles, elle fut ravageuse.

 

Danielle Pister