Michel Dens (1911-2000)

Hommage à Michel Dens (1911-2000) 

 

 

Michel Dens aurait eu 100 ans le 22 juin 2011, ce qui pourrait le rejeter dans un lointain passé du chant français. Or il est toujours présent dans le souvenir de ceux qui ont eu la chance de le voir sur scène. Ses nombreux enregistrements, qui vont des années 1950 à 1970 incluses (il existerait des prises radio de 1944), sont encore disponibles pour la plupart. À l’exception d’une intégrale du Barbier de Séville, chantée en français selon l’usage de cette époque. Cela suffit pour que les firmes hexagonales ostracisent aujourd’hui ce type de témoignage, contrairement à ce qui se passe chez nos voisins allemands ou anglais, qui continuent à publier les œuvres lyriques étrangères traduites dans leurs langues nationales respectives.

Ce baryton, exceptionnel par la qualité et l'étendue d'une voix allant du sol grave de la basse au si bémol du ténor et par la longévité de sa carrière, assure le relais entre la génération qui précède la Seconde Guerre mondiale et celle qui va arriver à partir des années 1960. De la première, il possédait la diction impeccable et la parfaite maîtrise, bien oubliée aujourd’hui, des règles de l’école de chant français ; de la seconde, il avait le souci de la crédibilité scénique. Parfait comédien, il savait jouer d’un physique séduisant, même dans des rôles qui n’exigent pas, a priori, cette qualité : il est difficile, surtout pour le public féminin de l’Opéra d’Oran où se produisait, à la fin des années cinquante, Michel Dens, d’oublier son incarnation d’Amonasro. Bravant la tradition qui fait du père d’Aïda un vieillard chenu, revêtu d’une robe de bure, le baryton apparut, dans la scène du Triomphe d’Aïda, en slip léopard, livrant complaisamment à tous les regards, des pectoraux passés au brou de noix, avantageusement sculptés par les lumières. Il ne s’agissait pas d’un caprice de metteur en scène puisque, à cette époque, l’interprète devait fournir ses propres costumes, mais bien du choix délibéré d’un artiste volontiers provocateur.

L’ENFANT DU NORD

Né Maurice Marcel, à Roubaix, d’un père journaliste, il est le benjamin d’une famille de neuf enfants. Il contracte auprès de sa mère le goût du répertoire lyrique dont elle avait l’habitude de chanter tous les airs. Il commence par étudier le violon mais un cousin, compositeur d’opérettes, le pousse à entrer au Conservatoire de Roubaix où il étudie le solfège, le chant et diction. Engagé comme second baryton à l’Opéra de Lille, en 1934, dans le petit rôle de Wagner du Faust de Gounod, dont il sera plus tard un excellent Valentin, il est bientôt engagé à Bordeaux et Grenoble où il devient, à 25 ans, premier baryton d’opéra-comique. Fait prisonnier en Allemagne, en 1940, il s’évade et rejoint Toulouse en 1942. Il y débute, sur les conseils de la célèbre basse, André Pernet, dans l’opérette : il s’impose en Province, notamment à Marseille, devant un public exigeant, dans Paganini, Les Cloches de Corneville, La Mascotte, Les Mousquetaires au couvent, Rip. La fin de la guerre lui permet de tenter sa chance à Paris où il débute, salle Favart, en 1947, dans Albert (Werther) puis, au Palais Garnier, dans Rigoletto, Iago (Othello), Hérode (Hérodiade), Valentin (Faust), Athanaël (Thaïs), Enrico (Lucia di Lammermoor). Il y chantera plus tard Dapertutto (Les Contes d’Hoffmann), Marcel (La Bohème), Tonio (Paillasse). Il s’impose, à l’Opéra-Comique, dans Figaro (Le Barbier de Séville), Escamillo (Carmen), Frédéric (Lakmé), Lescaut (Manon), Ourrias (Mireille), Zurga (Les Pêcheurs de Perles). Comme tous ses collègues de l’après-guerre, membres de la troupe de l’Opéra de Paris, il chante un large répertoire français et italien en traduction. Sa tessiture de baryton Martin, très à l’aise dans l’aigu, sa voix souple et vaillante à la fois, son timbre clair mais chaleureux, que son sens dramatique sait adapter à la spécificité de chaque rôle, lui permet d’aborder des rôles très différents (des Indes galantes de Rameau à L’Opéra d’Aran de Gilbert Bécaud !), avec efficacité et sans nuire à sa longévité vocale, grâce à une technique vocale très sûre.

LA GRANDE VEDETTE DES ANNÉES 1950-60

Michel Dens crée, en 1951, le rôle de Rodolphe dans Madame Bovary d’Emmanuel Bondeville. A partir de cette même année, il chante plus fréquemment l’opérette, notamment pendant huit ans à la Gaîté-Lyrique (Varnay, Planquette, Lecoq, Messager). C’est là qu’il va connaître, pendant cinq ans, son plus grand triomphe, dans le rôle de Sou-Chong du Pays du Sourire. Il le chante 250 soirées consécutives pendant la saison 1951-52. Tous les théâtres de Province, d’Afrique du Nord et de Belgique voudront l’entendre dans ce rôle.

En 1954, il interprète Ourrias dans Mireille au Festival d’Aix-en-Provence, délocalisé pour une soirée au « Val d’Enfer » des Baux-de-Provence. Il existe un témoignage capté sur place, en plein air, et un enregistrement studio, avec Janette Vivalda et Nicolaï Gedda, sous la direction d’André Cluytens. En 1961, il reprend salle Favart Les Noces de Jeannette, avec Liliane Berton avec laquelle il enregistre de nombreux extraits d’opérettes. Il crée, la même année, à l’Opéra de Lyon, La Dame de Pique et, en 1963, dans la même salle, L’Opéra d’Aran.

Infatigable, il chante sur toutes les scènes d’opéras françaises où il retrouve, souvent, dans le Barbier ou Rigoletto, Mado Robin dont il sera, avec Paul Finel, le dernier partenaire au disque dans des extraits en français de La Traviata. L’enregistrement est réalisé quelques mois avant la disparition de la grande colorature et Michel Dens se montrera, alors, particulièrement attentif pour soutenir sa partenaire déjà gravement malade. Hors de l’Hexagone, il parcourt tous les opéras d’Afrique du Nord et des pays francophones (Belgique, Canada, Suisse). En 1966, il avait triomphé à Nancy dans Scarpia, face à Christiane Castelli dans Floria Tosca et à Albert Lance dans Mario Cavaradossi. En 1979, à 68 ans, il reprend ce même rôle à Calais et Perpignan. Grâce à sa grande popularité, il sera le premier chanteur lyrique à atteindre le million de disques vendus.

L’ORGANISATEUR DE SPECTACLES

Michel Dens ne quittera jamais véritablement la scène, notamment dans sa région natale. Dès les années 1970, alors qu’il chante encore, il devient producteur de spectacles. A la tête du « Rayonnement Lyrique Français », pendant une vingtaine d'années, il est chargé de la saison lyrique d’Arras, Douai et Denain, Béthune. Il monte huit ou dix ouvrages par an, donnant sa chance à de jeunes interprètes, -de nombreux artistes de la génération actuelle ont fait leurs premiers pas sur scène dans sa compagnie-, tout en se réservant certains rôles : il chante encore Rigoletto à 75 ans. Il présentera ainsi plusieurs centaines de prestations d'opéra et d'opérette dans le Nord, ainsi qu'en région parisienne. D’une endurance exceptionnelle, en 1992, à 81 ans, il donne encore des concerts à Paris et à Marseille, et un récital de mélodies, deux ans plus tard. C’est dans sa région, à Firminy, qu’il chante sur scène pour la dernière fois, le 29 septembre 2000. Le public lui réserve une magnifique ovation. Il a dépassé les 89 ans et il songe à d’autres prestations ; mais il disparaît le 19 décembre suivant.

POSTÉRITÉ

On estime qu’il aura assuré 10 000 représentations avec plus de 200 rôles au cours de sa longue carrière. Il a également beaucoup enregistré, en comparaison avec d’autres artistes français de sa génération, et dès son entrée à l'Opéra-Comique, en 1947. Il existe dans le catalogue EMI (à l'origine, Pathé-Marconi), une trentaine de sélections d'œuvres lyriques appartenant au répertoire courant d'opéra-comique et d'opérette française ou viennoise de cette époque ; une douzaine de disques de récitals ; une vingtaine de 45 et 78 tours. Michel Dens est entouré par les grands chanteurs de sa génération, français ou internationaux, dirigé par de grands chefs. Moins nombreux sont les témoignages de la RTF, devenue ORTF ensuite : il existe cependant une intégrale de Hans le Joueur de Flûte de Louis Ganne, enregistré en 1957 et une Madame Favart d’Offenbach.

Le chanteur était Chevalier de la Légion d’Honneur. Mais sa plus belle distinction reste la fidélité que lui garde son public, admiration justifiée à l’audition de ses enregistrements qu’on aimerait voir réédités (notamment son Figaro) à l’occasion de cet anniversaire. Michel Dens reste un exemple du chant français dans ce qu’il a de meilleur : toujours stylistiquement juste et élégant, même si son Rameau, à l’orée des recherches sur la musique française des XVIIème et XVIIIème siècles, peut sembler quelque peu « baroque » aujourd’hui.

Danielle Pister