Leonard Warren (1911-1960)

Leonard Warren aurait eu 100 ans. 

 

Le 4 mars 1960, le Metropolitan Opera affichait La Forza del destino de Verdi, sombre drame qui réunissait ce jour-là trois vedettes maison : Renata Tebaldi, Richard Tucker et Leonard Warren. Ce dernier chantait le rôle de Don Carlo qui, à l’acte III, découvre dans celui qu’il croit son ami, le séducteur de sa sœur et le meurtrier de son père. Au moment d’attaquer son grand air vengeur, Morir, tremenda cosa (« Mourir, chose terrible »), le baryton tomba sur le sol. Le public, peu familier de cet opéra, alors encore assez rarement joué, applaudit en voyant le rideau se baisser, croyant l’acte terminé. Quelques instants après, Rudolf Bing, le directeur du MET, bouleversé, vint annoncer que Leonard Warren venait d’être terrassé par une hémorragie cérébrale foudroyante. Selon le témoignage de Bing, le Cardinal Spellman, archevêque de New-York, présent dans la salle, se précipita dans les coulisses pour administrer les derniers sacrements au mourant. Ainsi disparut, à quelques semaines de son quarante-neuvième anniversaire, le plus formidable baryton verdien de sa génération.

De son véritable nom Leonard Warenoff, il naquit à New-York le 21 avril 1911, de parents juifs, émigrés russes. Après son mariage, il devint un catholique fervent. Entré en 1935 dans le chœur de la Radio City Music, il étudie avec le célèbre baryton Giuseppe de Luca. Après une audition au Metropolitan Opera, en 1938, il part pour un stage intensif de formation pendant l’été en Italie, afin de préparer son premier rôle, celui de Paolo dans Simon Boccanegra qu’il chante en 1939 avec, dans le rôle titre, Lawrence Tibbett, alors baryton vedette du Met.

Même si la Scala de Milan l’accueille durant la saison 1953-54, si l’URSS lui fait un triomphe en 1958, et s’il se fait entendre sur les principales scènes américaines du Nord et du Sud, sa carrière se déroule principalement au MET (607 prestations sur 833 représentations assurées) où il s’impose rapidement dans les grands rôles verdiens, durant vingt et une saisons.

Sa voix exceptionnellement longue (du sol grave au si bémol aigu) convient particulièrement à la musique du Maître de Bussetto. La firme RCA Victor, avec laquelle il a signé rapidement un contrat après ses débuts sur scène, le choisit pour chanter le rôle titre de la première intégrale de Rigoletto réalisée en microsillon, avec Erna Berger et Jan Peerce, sous la direction de Renato Cellini. Sa réputation d’excellence dans le rôle du bouffon, justifie le choix de Warren en 1944, pour un concert organisé au Madison Square Garden au profit de la Croix-Rouge. Il est accompagné de Jan Peerce, Zinka Milanov et du NBC Symphony Orchestra dirigé par Arturo Toscanini. Seul le dernier acte fut reporté sur disque par RCA. On peut également retenir la prestation mémorable de Warren dans Macbeth, aux côtés de Leonie Rysanek, en 1959 au MET, dont il existe un témoignage discographique où paraît Carlo Bergonzi. On possède également son Germont dans La Traviata, enregistrée à Rome en 1956, avec Rosanna Carteri, Cesare Valletti, sous la direction du grand Pierre Monteux. Par deux fois, il rejoint Zinka Milanov et Jussi Björling en studio pour les intégrales remarquées du Trovatore et d’Aïda. Le trio se reforme pour La Tosca. Il apparaît dans des extraits du Ballo in maschera avec, dans le rôle d’Ulrica, Marian Anderson, première cantatrice de couleur, à monter sur la scène du MET, en 1955. Il refit LeTrouvère avec son ami Richard Tucker et la jeune Leontyne Price, qui se fera remarquer dans le rôle de Leonora pour ses débuts au MET en 1961. Il existe des enregistrements privés de Warren dans deux de ses incarnations les plus marquantes, celles de Simon Boccanegra et de Iago. En dehors du Puccini déjà cité, on peut l’écouter, avec Victoria de los Angeles, Jussi Björling et Robert Merrill, dans I Pagliacci. Seule infidélité à RCA, La Gioconda et La Forza del destino, chez Decca, enregistrées en 11957 et 958, avec Zinka Milanov et Di Stefano, sous la direction de Fernando Previtali. 

Le 29 novembre 1948, il participe, avec Ramon Vinay et Licia Albanese, à la soirée inaugurale de la saison du Metropolitan Opera : c’est la première retransmission intégrale d’Otello par ABC-TV.

La beauté de la voix, l’intelligence stylistique et la qualité de l’incarnation des personnages firent, à juste titre, de Leonard Warren, un des grands noms de l’art lyrique du XXème siècle. Outre ses nombreux enregistrements, la Leonard Warren Foundation, fondée en 1986, contribue à perpétuer le souvenir du grand artiste.