Mado Robin (1918-1960)

Il y a 50 ans……Mado Robin

(1918-1960)

Triste fut ce dimanche du 11 décembre 1960 : non seulement l’Algérie sombrait dans une journée de violences accompagnant le dernier voyage de De Gaulle sur cette terre déchirée, mais les radios annonçaient le décès de Mado Robin, emportée la veille par un cancer généralisé. Elle aurait eu 42 ans quelques jours plus tard, le 29 décembre.

On a oublié aujourd’hui sa popularité auprès d’un public qui dépassait les frontières du monde lyrique. Cela tenait à la curiosité qu’éveillait sa capacité, unique à ce jour, à atteindre le contre-contre-ré (Ré 6), sans le moindre effort apparent. Jouait également le fait que la radio et la télévision, dont l’audience s’élargissait chaque jour, proposaient des émissions très prisées, comme « La Reine d’un jour », « 36 chandelles », « La Joie de vivre » qui invitaient des vedettes venues d’horizons divers : les grands noms de la variété côtoyaient ceux de la musique lyrique et instrumentale (sans que l’on se crût obligés de galvauder le mot « musique » en l’appliquant à tout et n’importe quoi). Mado Robin en fut souvent l’invitée. Elle chantait les airs les plus connus de son répertoire (Gilda, Lakmé, Rosine) mais également des œuvres plus légères comme des valses 1900 ou l’opérette viennoise. C’est là que les auditeurs/spectateurs pouvaient mesurer sa simplicité, non feinte, et la grande gentillesse avec laquelle elle se prêtait aux questions des animateurs et des spectateurs.

Tous ceux qui ont eu le privilège de l’entendre en concert se souviennent de l’humanité qui émanait d’elle, de la pureté de son timbre et de la qualité de son chant. Voulant partager avec le plus large public possible, le don qu’elle avait reçu du ciel, elle acceptait de se produire dans des fêtes populaires ; mais jamais elle ne s’est exhibée comme un animal de foire (façon Yma Sumac, à la même époque). Parce qu’elle avait la modestie des grands, elle a toujours servi la musique avec probité, en artiste accomplie qu’elle était.

Elle a commencé à étudier le chant dès l’âge de 13 ans. Le célèbre baryton italien Titta Ruffo, la remarqua et la présenta, en 1935, au ténor Mario Podesta, qui l’initia au Bel canto. En 1937, elle remporta le premier prix des soprani-colorature du « Concours des plus belles voix », à l’Opéra de Paris, avec les chaleureux compliments de Reynaldo Hahn qui présidait le jury et qui s’émerveilla qu’une si jeune fille eût un registre aussi élevé et aussi pur. La guerre retarda ses débuts. En 1942, avec l'aide de Mario Podesta et de la maison de disque Pathé, elle donna un récital salle Gaveau, à Paris. La critique salua aussitôt « cette voix de cristal d’une étendue vraiment prodigieuse et d’une aisance extraordinaire. » En effet, comme le souligne Roland Mancini dans Opéra, en 1966, « sa voix restait sans faille, sans trou, musicale et timbrée du grave à l’aigu avec le charme enfantin, la pureté et l’innocence de Lakmé, avec le délire pyrotechnique de Lucie, avec le mécanisme démoniaque d’Olympia. »

La consécration viendra en 1944, avec ses débuts au music-hall, sur la scène de l'ABC, et à l'Opéra de Paris, dans le rôle de Gilda de Rigoletto dont elle enregistrera des extraits en français, en 1959, avec Michel Dens, et qu’elle chanta sur scène, en italien, avec Leonard Warren lors d’une tournée aux Etats-Unis en 1954. A partir de 1945, à l’Opéra de Paris, et 1946, à l’Opéra-Comique, elle interprète, outre Rigoletto, Castor et Pollux, La Flûte enchantée, L’Enlèvement au sérail, Les Pêcheurs de perles, Lakmé, Les Contes d’Hoffmann, Le Barbier de Séville.

Rapidement, sa voix exceptionnelle, « la plus haute du monde », l’a rendue universellement célèbre. A San Francisco et à Los Angeles, en 1954, elle incarne Lucia di Lammermoor de Donizetti, ce qui lui vaut le surnom de « The French stratospheric colorature ». Elle donne son premier récital au Canada en 1957. En Union soviétique, en 1959, elle assure une tournée de 16 concerts, en quelques semaines, et déchaîne la ferveur du public. Elle interprète, notamment, Gilda au Kirov de Leningrad et Le Rossignol de Stravinski.

Son nom reste indéfectiblement lié à celui de Lakmé qu’elle enregistra en mono, son unique intégrale chez Decca France, en 1952, avec Libero de Luca et Jean Borthayre sous la direction de Georges Sebastian. Cet album fut récompensé par un grand prix du disque. D’autres prises sur le vif existent. C’est le dernier rôle qu’elle chanta sur scène, à Vichy, avant de mourir. Elle aurait dû ouvrir la saison 1960-1961 avec cette œuvre à l’Opéra d’Alger, pour ce public d’Afrique du Nord auquel elle fut si régulièrement fidèle. Elle tenait à assurer la 1500ème représentation du chef-d’œuvre de Léo Delibes à l’Opéra-Comique, prévue fin décembre 1960. La maladie l’emporta avant et ce fut Mady Mesplé qui la remplaça.

Pendant l’été 1960, elle eut le temps d’enregistrer, pendant une rémission de son mal, des extraits en français de La Traviata, avec Michel Dens et Paul Finel, d’autant plus émouvants qu’ils ne parurent qu’après son décès. Elle espérait réaliser son vœu le plus cher : chanter ce rôle sur scène, en langue originale, en Italie.

Le sort, qui lui fut souvent cruel (elle perdit son mari, épousé à l’âge de 17 ans, juste après la guerre et elle resta seule avec sa fille), ne l’a pas permis.

Si la critique française la snoba, à son habitude, elle n’a jamais perdu sa place dans le cœur des mélomanes français qui lui sont reconnaissants de n’avoir jamais refusé de chanter dans un théâtre de province de métropole ou d’Afrique du Nord. Le théâtre de Metz l’a ainsi accueillie au cours de la saison 1949-50 pour Lucia di Lammermoor.

Elle ne se prit jamais pour une star, elle n’était pas une comédienne accomplie, elle n’avait pas une silhouette de mannequin.

Elle avait une voix de rêve, qui affola les preneurs de son, mais que de nombreux enregistrements nous ont, heureusement, conservée chez EMI ou Malibran. Elle appartient à l’histoire du chant français.

A l’heure du tout marketing, elle mérite une réécoute. C’est un retour à la source la plus pure du chant.

Danielle Pister