Simon Boccanegra en direct du MET

 Simon Boccanegra en direct du MET 

 

Deux salles du Cinéma Kinépolis se sont progressivement remplies dès 18H, ce samedi 6 février, pour la représentation de l'opéra de Verdi Simon Boccanegra, en direct du Metropolitan Opera de New-York.
Rappelons, pour mémoire, que cet opéra fut créé en 1857, au Théâtre de La Fenice de Venise, et qu'il reçut un accueil plutôt critique qui entraîna Verdi à en modifier la composition vingt-cinq années plus tard, afin de le représenter à la Scala de Milan, en 1881, dans une nouvelle version.
Cet opéra reste relativement rare dans le répertoire des théâtres lyriques, ce qui semble tenir à deux ordres de raisons. La première tient au caractère sombre de son intrigue qui se révèle complexe puisqu'elle s'étend sur un quart de siècle, fertile en rebondissements et que, somme toute, la tonalité émotionnelle de l'œuvre est assez noire car s'y affrontent les ambitions, les rivalités, les secrets, les chausse-trappes ainsi que les jeux de pouvoirs qui opposent les différents personnages dans une lutte sans merci. La seconde tient aussi au poids écrasant des rôles qui, en trois actes et un prologue, demandent aux chanteurs une belle énergie et une grande constance au fil de la partition. Il n'en reste pas moins que l'œuvre est « considérée de nos jours comme l'une des plus belles partitions du maître » comme l'indiquait la plaquette mise à la disposition des spectateurs à l'entrée des salles.
La mise en scène de Giancarlo Del Monaco colle au plus près de l'intrigue en restituant avec luxe et détail les différents lieux de l'action. Une place de Gênes pour le prologue, le Palais Grimaldi puis la Chambre du Conseil au Palais du Doge pour le premier acte, la chambre du Doge au deuxième acte pour revenir, au troisième et dernier acte, dans la Chambre du Conseil du Palais du Doge où meurt finalement ce dernier, Simon Boccanegra. Les costumes restituent l'époque et l'ensemble donne parfois l'impression de retrouver des scènes vues chez certains maîtres italiens du XVIIème siècle où l'on se plaisait à représenter les apparats du pouvoir des régnants et la force qui s'en dégageait.
On l'aura compris une mise en scène « classique », dans ce que ce terme a de noble et de respectueux envers une œuvre qui peint avec beaucoup de finesse l'entrecroisement entre la « grande histoire » -celle des faits politiques-, et la petite -celle des gens qui la composent-, qui, finalement, sont pris, eux aussi, dans cette mécanique impitoyable qui peut les broyer en ce qu'ils se trouvent confrontés aux drames de la vie : amour, trahison, loyauté, amitié, vengeance... On comprend alors assez facilement que point n'est besoin « d'actualiser » l'œuvre pour en accentuer son poids de réalité. Car le thème de l'opéra résonne de multiples points de contacts plus contemporains que l'actualité de la politique nous donne à voir presque quotidiennement : course au pouvoir, alliance, trahison, machination, loyauté, attentat...
La direction artistique des chanteurs accentue, elle aussi, cette restitution en ce qu'elle insiste sur la dimension psychologique dans laquelle les personnages se débattent et pas seulement sur le déroulement linéaire d'une action historique qui mène au dénouement tragique de l'œuvre.
Et de fait, les quatre personnages principaux donnèrent beaucoup de chair à leur interprétation de rôles difficiles exigeant une forme de marathonien !
Le rôle de Simon Boccanegra est interprété par Plácido Domingo que les habitués du Cercle Lyrique de Metz ont pu applaudir, pour ses adieux parisiens à la scène, lors de son passage au Châtelet dans le rôle titre du Cyrano de Bergerac d'Alfano en mai 2009. On doit reconnaître que le célèbre ténor y était, ici, plus convaincant qu'à Paris alors que le rôle est, de fait, plus écrasant puisque le personnage est presque continuellement sur scène. Peut-être est ce dû au fait que le rôle de Boccanegra est écrit pour un baryton et que, de ce fait, Plácido Domingo peut mieux s'y mouvoir vocalement débarrassé des prouesses attendues du ténor pour en accentuer vocalement et l'autorité et le côté sombre.
Des prouesses; il y en a dans le rôle tenu par Marcello Giordani qui assume le rôle de Gabriele Adorno devant posséder, comme le recommande la partition, « un timbre d'acier ». Ce fût le cas même si, parfois, dans les passages les plus difficiles, on sentait un peu la peine sous l'ouvrage. Mais ne gâtons pas notre plaisir dans ce rôle difficile et lui aussi très éprouvant puisque très présent scéniquement.
James Morris, basse, campait un Fiesco aussi froid qu'énigmatique et déterminé dans ses projets de vengeance différée.
Ces trois chanteurs - qui font partie des habitués de la troupe du Metropolitan Opera de New York - ont de nombreuses représentations communes à leur actif. Ils ont donc incontestablement une certaine complicité - on pourrait dire intimité - dans leur manière de jouer et de se donner la réplique. Il est incontestable que cela transparaissait dans leur jeu et dans leur manière de porter collectivement le spectacle vers une sorte de vérité des expressions émotionnelles fort en accord avec le thème et le déroulement de l'œuvre.
Enfin, le rôle d'Amélia était tenu par la soprano Arianne Pieczonca - elle aussi une habituée du Met - avec beaucoup de finesse et d'intensité dramatique dans son chant. Centre de l'intrigue dans l'œuvre; elle est aussi le lien qui unit les trois autres personnages. Rôle écrasant que la soprano a mené tambour battant... mais avec le pathétique et la précision d'une partition difficile ainsi que dans une grande sensibilité rehaussée d'une parfaite théâtralité.
Si l'on ajoute la très belle direction musicale de James Levine, toute en finesse et en fermeté; on aura un aperçu du succès qui vit le public applaudir et au Met et dans la salle!

Enfin, pour finir, comment ne pas être sensible à la dimension symbolique de cette représentation où l'on voit, à la fin de l'œuvre, Boccanegra/Domingo mourir sur le plateau à l'heure où le célébrissime ténor fait sa tournée d'adieu à la scène...
Mourir au chant certes, mais vraisemblablement pour renaître ailleurs...


Jean-Pierre VIDIT