Armida au MET

Armida de Rossini au Met - 1er mai 2010

 
La sorcière trop aimée

Le premier mai 2010, la dernière retransmission lyrique du Met, au Kinépolis, concernait un opéra de Rossini dont c'était la création au Metropolitan opera, l'Armida de Rossini (1817).
C'est à la demande expresse de Renée Fleming, vedette incontestée de cette illustre maison que l'ouvrage a été monté. L'œuvre exige une distribution difficile à réunir : pas moins de six ténors rompus à la technique vocale rossinienne et, pour le rôle titre, il suffit de rappeler que la créatrice, Isabella Colbran, première épouse du compositeur, était une mezzo-soprano dont l'amplitude vocale allait du sol grave au contre-mi pour mesurer la difficulté du rôle. Sans parler de l'agilité vocale indispensable à la réussite des vocalises périlleuses dont Rossini parsème le rôle. A cela s'ajoute la durée de la représentation : pas loin de trois heures de musique auxquelles s'ajoutent deux longs entractes, spécialité incontournable du Metropolitan opera. Bref quatre heures de spectacle qui génèrent des sentiments mitigés : plaisir de la découverte d'une musique toujours inventive, agréable mais ... peu ensorcelante sur la durée ; admiration pour les prouesses vocales des principaux protagonistes, mais absence de toute émotion faute de pouvoir compatir aux malheurs des héros.
Cela tient sans doute à un livret impossible : Giovanni Federico Schmidt a voulu rendre l'essentiel de la Jerusalem délivrée du Tasse qui a passionné les lecteurs du XVIème comme ceux du XIXème siècles. Les Croisés Francs, menés par Godefroy de Bouillon voient leur avancée victorieuse pour lever le siège de Jérusalem, mené par les Sarrazins, entravée par les sortilèges de la magicienne Armida, nièce du roi de Damas. Elle réussit, par ruse, à les priver de leur plus vaillant guerrier, Rinaldo, pour lequel elle éprouve une passion partagée. Finalement, ce dernier retrouvera le chemin du devoir et réussira à s'arracher aux sortilèges de l'amour. Cette histoire, fondée sur des données historiques, est une tragédie humaine qui oppose élévation spirituelle et passion terrestre. Mais, suivant des conventions de la poésie épique, cela se traduit par le recours à des allégories qui font s'affronter dieux et démons. Cette esthétique baroque appartient déjà au passé en 1817 quand l'opéra est créé. Le merveilleux n'est pas traité avec l'ironie souriante de La Cenerentola, donnée la même année, et le conflit entre musulmans et chrétiens ne relève pas de l'opera buffa (L'Italienne à Alger, 1813 ou Le Turc en Italie, 1814). Il nuit plutôt à la grandeur et à la gravité du ton, qui caractérisent le Mosè (1818) ou le Mahometto II (1820).
La mise en scène de Mary Zimmerman ne choisit pas entre la mise à distance (le petit dieu Eros qui poursuit les protagonistes de ses flèches et qui perd la partie au finale ; les démons plus ridicules que menaçants) et la reconstitution pseudo-baroque. Les décors et les costumes de Richard Hudson, comme la chorégraphie de Graciela Daniele pour le (trop long) ballet du second acte, déroutent plus qu'ils ne charment. Oserons-nous dire qu'on est, le plus souvent, plus proche du ridicule et de la niaiserie que du sublime ?
La composition musicale, agréable à écouter au disque, apparaît ici, comme une juxtaposition d'arias et d'ensemble auquel manque un souffle qui en assurerait la cohésion. Sans doute la direction sans imagination de Riccardo Frizza a sa part de responsabilité. Mais sans doute, aussi, doit-il ménager les forces des solistes mises à rude épreuve par une partition particulièrement virtuose.
Renée Fleming, qui a enregistré, en public, le rôle chez Sony en 1994, tire son épingle du jeu, tant scéniquement que vocalement, sans pour autant émouvoir : il lui manque une vraie dimension de tragédienne que devait posséder Maria Callas, captée sur le vif au Mai musical de Florence en 1952. Mais elles ont été peu nombreuses les cantatrices à se mesurer à ce rôle au XXème siècle (citons Cecilia Gasdia, sous la direction de Claudio Scimone en 1992), aussi nous saluerons la performance de la star du Met. Rinaldo, Lawrence Brownlee, fait part égale avec la vedette du jour en se jouant des vocalises rossiniennes. Bruce Ford, José Manuel Zapata, Barry Banks, Kobie van Rensburg tiennent honorablement leur place dans cette distribution.
Ajoutons que le son, par moment cotonneux, nous faisait croire à une médiocre retransmission télévisuelle.
Bref la clôture de cette série de transmissions laisse un arrière-goût de frustration, sans doute parce que la saison a eu des réussites plus éclatantes (comme la Carmen avec Alagna). La déception est à la mesure de la réussite de l'ensemble de l'année et de l'attente d'autres réussites à venir.

 

 

Danielle Pister, Vice-présidente du Cercle lyrique